Page:Revue des Deux Mondes - 1873 - tome 107.djvu/172

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


tune, après une série de tentatives de plus en plus hasardeuses, d’emprunts de plus en plus onéreux, il fallut bien quitter la partie. Le Journal des gens du monde cessa de paraître avant la fin de l’année 1834, et celui qui l’avait fondé dans l’espoir de se soustraire à la domination des éditeurs tomba, pour n’en être jamais complètement affranchi, sous la tyrannie des créanciers, des usuriers, et sous le joug de la procédure commerciale. Triste condition, dont il avait pourtant à peu près fini par s’accommoder et que venaient égayer parfois les hommages imprévus rendus à l’artiste par ceux-là mêmes qui songeaient le moins à épargner en lui le débiteur : témoin ce jour où, profitant de ses relations avec un dessinateur aussi expérimenté, le recors chargé de conduire Gavarni à Clichy lui soumet, chemin faisant, une tête de Niobé copiée à l’estompe par son fils et dont il s’était préalablement muni pour se renseigner sur les dispositions de l’enfant; témoin encore le langage de cet huissier qui, après avoir déposé chez Gavarni l’affiche annonçant la vente par autorité de justice de tout ce que celui-ci possède, se félicite, «en sa qualité d’amateur, » de la bonne fortune qui lui échoit et de l’honneur que sa mission lui procure. Néanmoins ces interminables affaires d’argent et les difficultés quotidiennes qu’elles entraînent, ces mesures judiciaires aux conséquences desquelles Gavarni cherche tantôt à se dérober par la fuite, tantôt à opposer une contenance indifférente ou résignée, — si résignée même qu’il lui arrive une fois de prolonger volontairement son séjour dans la prison pour dettes au-delà du temps qu’il était condamné à y passer, — tout cela, sans compter les reconnaissances du mont-de-piété vendues à vil prix et les billets dont les usuriers ne veulent plus, tout cela laisse en somme une impression pénible et se concilie mal avec la satire tracée par le même homme des désordres qui aboutissent à la ruine du crédit ou à la perte de la liberté.

Sans doute on ne saurait reprocher bien sévèrement à Gavarni la fâcheuse issue de l’entreprise qu’il avait tentée. En s’y aventurant, au risque d’avoir à reconnaître bientôt l’insuffisance de ses ressources financières, en prétendant fonder un recueil périodique avec une caisse à peu près vide et sur la foi de quelques vagues promesses, il ne s’était en réalité rendu coupable que d’imprudence. D’ailleurs l’aversion très formelle qu’il témoigne dans plusieurs