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usages, une base de respect suffisante pour durer. A défaut de la noblesse militaire des peuples âryens, et du chef à la façon arabe, désigné à la fois par la naissance et par la valeur personnelle, le village kabyle a ses notables, aristocratie sans titre défini, résultant de l’estime, des services rendus, supposant pour condition une certaine aisance qui permet à l’individu de vivre sans travailler journellement de ses mains. Il y a même des familles ayant donné des chefs temporaires au pays, et vers lesquelles les yeux se tournent d’eux-mêmes aux momens de crise. Seulement le nombre de ces notables n’est pas limité; aucune condition n’est imposée pour en faire partie; l’opinion seule est juge à cet égard. — En réalité, tout se juge par la djémâa restreinte des notables. L’approbation de l’assemblée générale n’est plus qu’une formalité. Des rôles analogues à ce que nous appelons « l’opposition »i seraient accueillis par des huées; l’exclusion de la jeunesse des affaires est le trait de ces sortes de constitutions patriarcales. La révolution y est impossible; malheureusement les plus grandes folies (les dernières révoltes de la Kabylie l’ont prouvé) ne sont pas du même coup frappées d’impossibilité.

L’étendue des pouvoirs de la djémâa est sans limite. Elle cumule le pouvoir politique, administratif, judiciaire. Elle prononce la peine de mort, punit d’amende les moindres infractions aux règlemens municipaux. Elle statue dans les affaires civiles, ou délègue ses pouvoirs à des juges arbitres, et se réserve l’exécution. Dans les attributions de la djémâa et de l’amin, nulle distinction de ce que nous considérons comme du domaine de la loi et du domaine de la morale privée. Des déloyautés, des manquemens aux devoirs du galant homme, des fautes contre l’hospitalité, deviennent dans une telle société des délits punis par l’amenda. L’amende, appartenant à la djémâa, est à dessein multipliée. Elle constitue une sorte de reprise exercée par le pauvre sur le riche, et c’est par elle que la société kabyle fait au socialisme la part qu’il est bien difficile à une démocratie de lui refuser.

Cette organisation politique si simple repose en effet sur un esprit de solidarité qui dépasse tout ce qu’on a pu constater jusqu’ici dans une société vivante ou ayant vécu. Les institutions d’assistance mutuelle sont, dans la société kabyle, poussées à un point qui nous étonne; la coutume à cet égard a force de loi, et renferme des dispositions pénales contre ceux qui voudraient se soustraire aux obligations de ce que nous appellerions la charité et la générosité. Le pauvre est nourri en partie par la communauté, du fruit des amendes, des distributions gratuites, d’une réserve de la propriété générale, frappée de séquestre en sa faveur. La thimecheret ou « partage de la viande » est une des institutions particu-