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I.

L’histoire de l’Algérie se divise d’après le nombre des conquêtes étrangères qu’elle a subies. Les victoires successives des Romains, des Vandales, des Byzantins, des Arabes, des Français, sont les jalons qui coupent la monotonie de ses annales. N’y a-t-il pas cependant, au-dessous de ces couches de maîtres imposés tour à tour par la force, un fond indigène encore retrouvable, matière toujours prête à subir les dominations étrangères, pépinière éternelle de serfs pour les vainqueurs qui se sont succédé de siècle en siècle? Ce fond existe, et il ne fallut qu’un coup d’œil superficiel pour le découvrir dans les Kabyles. Le Kabyle, personne n’en doute, n’a été amené dans le pays ni par la conquête musulmane, ni par celle des Romains. Ce n’est ni un Vandale, ni un Carthaginois; c’est le vieux Numide, le descendant des sujets de Masinissa, de Syphax et de Jugurtha. Une langue à part, profondément distincte des langues sémitiques, bien qu’ayant avec elles des traits de ressemblance et leur ayant fait de nombreux emprunts, est à cet égard le plus irrécusable des témoins. Cette langue se retrouve sur les anciens monumens du pays. Elle n’y a sûrement été introduite ni par Carthage, qui parlait presque hébreu, ni par Rome, ni par les Germains, ni par les Byzantins, ni par les Arabes. Un trait de lumière a été jeté sur l’obscure histoire de l’Afrique quand il a été constaté, surtout par les beaux travaux de M. Hanoteau, que la langue kabyle est à peu près identique au touareg, et que le touareg lui-même est dans la parenté la plus étroite avec tous les idiomes sahariens qui se parlent depuis le Sénégal jusqu’à la Nubie, en dehors du monde nègre ou soudanien. A partir de cette découverte, le vieux fonds de race de l’Afrique du nord a été nettement déterminé. Le nom de berbère paraît à l’heure présente le meilleur pour désigner ce rameau du genre humain. L’avenir montrera sans doute que cette dénomination est trop étroite : au touareg et au kabyle, on trouvera des frères et des sœurs; on montrera que cet idiome n’est qu’un membre d’une famille plus vaste. Déjà du côté de l’Egypte et de l’Espagne se sont ouvertes bien des perspectives séduisantes, décevantes peut-être. On s’est demandé si le copte, le basque, ne trouveraient pas de ce côté le biais qui les ferait sortir de leur solitude linguistique. Rien de démonstratif n’a encore été proposé à cet égard. La famille dont nous parlons est donc jusqu’à nouvel ordre purement africaine, ou plutôt atlantique et saharienne. A côté des deux groupes linguistiques et historiques déjà si bien dessinés, groupe indo-européen, groupe sémitique, est venu de la sorte se placer un troisième groupe, dont les caractères ne sont