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sa dignité, dans sa fierté, et qu’il considérait ce qu’on lui demandait comme une désertion à l’heure du plus grand péril, — puis parce qu’il faisait observer que, s’il abdiquait le commandement militaire, il devait cesser en même temps d’être gouverneur de Paris, président du conseil. On n’allait pas jusque-là, on lui demandait simplement de s’effacer comme chef militaire, de laisser à un autre la direction des nouveaux efforts qui pourraient être tentés. Enfin, après bien des discussions intimes, pénibles, le général Trochu se résignait, non cependant sans couvrir sa retraite d’un expédient par lequel il croyait sans doute concilier sa dignité de soldat et les nécessités politiques qu’on invoquait, en dégageant du même coup cette parole hasardeuse qu’il avait prononcée : « le gouverneur de Paris ne capitulera pas! » Il ne se démettrait pas, on le destituerait de ses fonctions de commandant en chef, et il ne resterait pas moins président du gouvernement ! — Le biais semblait étrange, on s’y prêtait parce qu’on espérait donner ainsi une apparence de satisfaction aux ressentimens populaires; mais alors par qui remplacer Trochu à la tête de l’armée? Ducrot était impossible; il s’était, depuis quelque temps, prononcé trop souvent et trop vivement sur l’impuissance définitive de toute entreprise militaire, sur la direction révolutionnaire de la défense, sur le danger de l’emploi de la garde nationale et des illusions que le gouvernement s’obstinait à entretenir dans la population. Le général Trochu suggérait lui-même le nom du général Vinoy, qui soulevait d’abord plus d’une objection, qu’on accueillait d’assez mauvaise grâce, par cette éternelle raison que c’était un nom suspect à la république et aux républicains. On en était encore à se débattre dans la nuit du 21, lorsque tout à coup arrivait la nouvelle que des bandes venaient de délivrer un des chefs révolutionnaires, Flourens, prisonnier à Mazas, que l’agitation grandissait dans les faubourgs, et que la sédition se préparait. Il n’y avait plus dès lors à hésiter, on se hâtait de nommer le général Vinoy sans le consulter, et on courait au plus vite le réveiller pour lui remettre les fonctions de commandant en chef. La première pensée du général Vinoy, on le comprend, était de décliner le poste ingrat et périlleux qu’on lui offrait dans un pareil moment. Il se rendait aussitôt au ministère de la guerre pour porter son refus au général Le Flô. Là il apprenait l’état menaçant de Paris; il se bornait à demander si c’était un ordre qu’on lui donnait, et, sur la réponse affirmative du général Le Flô, n’écoutant que son devoir de soldat, il n’hésitait plus à se charger d’un rôle qu’on avait hésité à lui confier; il se mettait en disposition de tenir tête à l’émeute, qui allait en effet éclater quelques heures après et se briser sur les grilles de l’Hôtel de Ville.

Dénoûment momentané, laborieux et bizarre d’une situation à