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Le malheur est que cette retraite se ressentait trop sur certains points de l’obscurité, de la lassitude, de cette détente qui suit un grand effort. On s’en allait après une journée où l’on avait tenu tête honorablement à l’ennemi jusqu’au bout, comme on s’en serait allé après la plus complète déroute, comme si tout était perdu, et le général Trochu lui-même, au lieu de réagir contre la démoralisation, ne faisait que céder à cette inquiétude indéfinissable, à ce sentiment exagéré des choses, lorsque le 20 au matin il adressait du Mont-Valérien cette dépêche, qui allait retentir si douloureusement dans Paris, qui jetait comme un reflet sombre sur l’affaire de la veille : « Le brouillard est épais. L’ennemi n’attaque pas. J’ai reporté en arrière la plupart des masses, qui pouvaient être canonnées des hauteurs... Il faut à présent parlementer d’urgence à Sèvres pour un armistice de deux jours qui permettra l’enlèvement des blessés et l’enterrement des morts. Il faudra pour cela du temps, des efforts, des voitures très solidement attelées et beaucoup de brancardiers. » — Des brancardiers, des voitures, du temps, un armistice pour enterrer les morts et relever les blessés, c’était le dernier mot décourageant et lugubre, qui ne répondait pas à ce qui s’était passé réellement à Buzenval, qui répondait plutôt à l’ensemble de la situation, telle que le gouverneur de Paris la voyait sans doute.

Certes la situation était redoutable, pleine d’orages, de misères et de périls. Paris tout entier, pendant la journée du 19, avait écouté le canon de Buzenval, non plus peut-être avec cet espoir qu’il gardait encore au bruit électrisant du canon de Champigny, mais avec une dernière illusion. La défaite provoquait dans la ville une explosion d’amertume et de colère. Cette bataille de Buzenval si tristement dénouée, si singulièrement annoncée, si passionnément commentée et dénaturée par les gardes nationaux qui se répandaient dans Paris, cette bataille avait pour effet inévitable d’affaiblir les chefs de la défense, d’irriter ou d’émouvoir la partie la plus modérée de la population, de donner un prétexte de plus à cette tourbe d’agitateurs toujours prêts à la sédition. Le général Trochu surtout perdait à cette affaire ce qui lui restait de popularité et de prestige. Compromis par l’insuccès et par sa dépêche du Mont-Valérien, violemment accusé par les uns, abandonné ou médiocrement soutenu par les autres, suspect d’avoir voulu préparer une capitulation ou de n’avoir pas fait tout ce qu’il pouvait, il voyait se déchaîner contre lui toutes les irritations et les défiances. Paris était profondément troublé. On sentait bien qu’on touchait à la crise suprême, à l’inévitable épuisement des vivres, et on se raidissait contre cette fatalité; on avait l’instinct que la question avait été tranchée la veille à Buzenval, et on ne voulait pas accepter cette