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demi-heure, qu’à ce moment les généraux pourraient avoir gagné leurs postes et qu’on aviserait s’il fallait suspendre encore.

Tout cela, il faut le dire, était étrangement risqué. Ce que le général Ducrot avait prévu ne manquait pas d’arriver. Pendant la nuit, il y avait un encombrement inouï au pont de Neuilly, sur l’avenue de Courbevoie. Les régimens de garde nationale, les troupes de ligne elles-mêmes avaient la plus grande peine à s’avancer et à trouver leur direction. L’artillerie du général Vinoy, qui aurait pu prendre par Puteaux et Suresnes, avait suivi la grande avenue de Courbevoie et avait contribué à ralentir tous les mouvemens. Bref tout était en retard. Le général Vinoy lui-même n’était pas en position avant sept heures et demi; le général de Bellemare ne pouvait former sa première brigade avant huit heures; le général Ducrot avait nécessairement un retard bien plus grand encore. Les premières troupes d’infanterie dont il pouvait disposer, celles du général Berthaut, n’atteignaient pas la maison Crochard avant dix heures; les divisions Faron, Susbielle, embarrassées elles-mêmes dans leur marche de nuit à travers la plaine de Gennevilliers, n’arrivaient que lentement au rendez-vous. Cependant à l’heure fixée le Mont-Valérien avait donné le signal convenu, et le général Noël, commandant des troupes du fort, chargé de se porter le premier en avant, s’était élancé, ignorant naturellement que personne ne pouvait encore le suivre. Que s’était-il donc passé? Une chose bien simple et assez malencontreuse. Le général Trochu, parti de bon matin en voiture, était tombé comme bien d’autres au milieu des embarras du pont de Neuilly; il n’avait pu arriver au Mont-Valérien qu’après sept heures, et au moment où il touchait le plateau de la citadelle, il se trouvait avec un de ses lieutenans déjà engagé, n’ayant aucune nouvelle du reste de son armée. « Nos têtes de colonne ne sont pas arrivées, télégraphiait-il au général Ducrot; Noël s’est engagé seul, je fais courir après lui pour l’arrêter, s’il en est temps encore. Pressez la formation de vos troupes, je ferai donner un nouveau signal dans une heure. » C’était le décousu qui continuait, ou, si l’on veut, c’était un mauvais sort qui s’acharnait à cette journée avant qu’elle eût commencé.


IV

N’importe; ces premières confusions une fois débrouillées, la bataille s’engageait par degrés de toutes parts. Soldats et gardes nationaux, marchant côte à côte, se portaient vivement à l’action au milieu d’un brouillard épais, qui avait pu jusqu’à un certain point atténuer ou voiler les inconvéniens d’une formation incohérente,