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court Madrid dans un jour d’échauffourée populaire s’étonnera peut-être de n’y pas apercevoir un seul va-nu-pieds pris de vin, ce qui fait que l’émeute même y conserve quelque dignité, et qu’il subsiste comme un reste de raison dans la démence. S’il lit les journaux conservateurs, pleins de vérités très fortes, de persiflages très ironiques, d’épigrammes découpées à l’emporte-pièce, il apprendra avec surprise de leurs rédacteurs en chef qu’ils ne sont jamais inquiétés. S’il assiste aux séances des cortès, où il trouvera les partis monarchiques, représentés par un ancien modéré et un ancien unioniste, aux prises avec plus de deux cents démocrates fédéraux, un jour il entendra M., Esteban Collantes démontrer à ces fédéraux que la république fédérale est une chimère, un autre jour M. Rios Rosas remontrer à ces démocrates que les conservateurs sont le nerf et la sauvegarde des sociétés, — et il remarquera que, si M. Esteban Collantes se fait écouter, M. Rios Rosas se fait applaudir. S’indigne-t-il des funestes exemples donnés par une soldatesque qui ne connaît plus ses chefs, on lui expliquera que jadis le parti fédéraliste n’a négligé aucune occasion de parler et d’écrire contre les armées permanentes, contre la conscription, contre les rigueurs du code militaire ou de l'ordenanza, contre l’indigne servitude du soldat, jurant par les antinomies de Proudhon, par la philosophie de Krause, que dès qu’il arriverait au pouvoir, son premier acte serait de briser les fers de ces esclaves et de les renvoyer dans leurs foyers. Il s’est trouvé qu’à l’échéance on avait besoin du soldat pour faire tête aux carlistes, et que les nouveaux gouvernans l’ont conjuré d’oublier leurs promesses, de porter quelque temps encore son collier de misère. Est-il étrange qu’une si dure déception ait fait des mécontens et des rebelles ? N’est-il pas plus surprenant que l’armée espagnole compte encore des régimens et des corps entiers qui sont demeurés fidèles au drapeau, et qui, aussi mal payés que mal nourris, se battent bravement et gaîment dans une guerre de montagnes âpre, fatigante, ingrate, où il y a plus de mauvais coups que de gloire à récolter ?

Que notre voyageur interroge ensuite tel Anglais ou tel Français qui dirige depuis des années dans la Péninsule l’exploitation d’une mine ou quelque entreprise industrielle, sûrement il leur entendra dire que l’ouvrier espagnol est non-seulement intelligent et plus laborieux qu’on ne suppose, mais facile d’humeur, prompt à s’accommoder, plus gouvernable peut-être que tout autre. Il se convaincra aussi par ses propres observations qu’ayant peu de besoins les classes inférieures d’Espagne ont peu de convoitises, que, leur dignité les disposant à ne point mépriser leur sort, elles ne sont guère travaillées par l’envie ou la haine du bonheur et de la richesse d’autrui, et qu’elles se distinguent dans l’habitude de la vie par une certaine noblesse de sentimens, par une générosité, par une