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du plateau, sauf deux pièces de marine, dont l’une avait roulé dans un fossé, et qu’on sauva le lendemain.

Les Prussiens n’avaient point après tout gagné une grande victoire. Ils avaient puni Avron du mal qu’il leur avait fait au 30 novembre et au 2 décembre, ils tenaient à mettre dans leurs bulletins qu’ils avaient pris le « mont Avron. » En réalité, ils n’étaient pas plus maîtres du plateau que nous-mêmes; nous ne pouvions pas le garder sous leur feu, ils ne pouvaient pas l’occuper, parce qu’ils auraient été sous le canon de nos forts. C’était une zone devenue neutre. Au point de vue militaire, l’abandon d’Avron n’avait pas de sérieuses conséquences, et même l’attaque de l’est ne pouvait aller bien loin. Seulement c’était la preuve que l’ennemi, impatient d’en finir, se sentait désormais en mesure de sortir de la défensive, où il était resté jusque-là, pour passer à une offensive décidée, dont les coups devenaient une menace pour tous les points vulnérables de la grande place.

Ainsi Paris, dévoré de souffrances intérieures, livré à des privations croissantes, se voyait maintenant exposé à être assailli d’un moment à l’autre jusque sur ses remparts, jusque dans ses murs, par le canon allemand. Ce qu’il y avait de grave, c’est que cette première péripétie du bombardement apparaissait comme une manifestation plus sensible de la phase extrême du siège où l’on entrait, comme le signe de l’impuissance, d’une certaine désorganisation de la défense au moment le plus difficile. Que la défense, sans être complètement épuisée, fût dès lors jusqu’à un certain point affaiblie et impuissante, on n’en pouvait douter, et ce n’était pas l’élément le moins redoutable de la situation. Évidemment la défense se sentait atteinte; elle ne répondait plus, elle ne pouvait plus répondre aux illusions, aux impatiences d’action, aux désirs d’une ville toujours acharnée à la résistance, et ce malheureux incident d’Avron avait justement pour effet de mettre plus vivement à nu, d’aggraver un malentendu déjà existant entre une défense régulière, obligée de tenir compte de tout, et une population qui ne voulait tenir compte de rien. L’abandon d’Avron, qui n’était pas un événement militaire d’une sérieuse importance, prenait tout à coup aux yeux des Parisiens le caractère d’une défection, d’une retraite combinée pour préparer une capitulation. C’était le signal d’un redoublement d’inquiétude et d’alarme dans la masse de la population, d’un déchaînement nouveau des agitateurs empressés à saisir ce prétexte. Toutes les animosités, toutes les défiances, éclataient à la fois contre la direction militaire, contre la marche des opérations depuis le premier jour du siège. On se plaignait de tout ce qui arrivait, de ce qu’on faisait et de ce qu’on ne faisait pas. On accusait naturellement les