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Jusque-là on avait vécu, sans éprouver de trop pénibles privations, des approvisionnemens publics, de toutes les ressources accumulées dans une ville comme Paris. Tout avait été organisé à l’origine non sans une certaine confusion, mais du mieux qu’on pouvait. C’était la ville qui fournissait la farine par l’intermédiaire de la caisse de la boulangerie, en mesurant autant que possible la consommation quotidienne. C’était le ministère du commerce qui, sous la direction supérieure d’une commission des subsistances, fournissait la viande aux mairies, chargées à leur tour de régler le mode de distribution aux habitans. Le droit de réquisition au nom de l’état ne s’était d’abord exercé que sur ces deux objets principaux d’alimentation, le pain et la viande; le reste était laissé au commerce libre. Avec ce système, complété par la prévoyance des particuliers ou de l’industrie privée, on avait passé les huit ou dix premières semaines. Bientôt la disette commençait à se faire sentir. A dater du 22 novembre, le parc de bestiaux n’existait plus. Ce qui restait de vaches laitières ou de bœufs était pour les enfans et pour les malades. De temps à autre, les Prussiens voyaient encore errer sur les croupes du Mont-Valérien quelques bêtes maigres qu’ils appelaient « le troupeau de parade. » Aux premiers jours de décembre, on se trouvait réduit à une consommation quotidienne de 600 chevaux; on tombait à la modeste et peu réconfortante ration de 30 grammes de cheval ! Le froment ne manquait pas encore, on espérait même, par toute sorte de précautions et de combinaisons, pouvoir arriver jusqu’à la fin de janvier. C’était la farine qui manquait, il fallait moudre le grain. On avait songé à organiser des moulins dans les gares de chemins de fer, on utilisait 300 paires de meules construites en toute hâte par M. Cail. Avec tout cela, on n’était pas même assuré encore d’avoir de quoi nourrir chaque jour une ville de 2 millions d’âmes. On entrevoyait la nécessité du rationnement; mais ce seul mot, prononcé vers le 10 décembre, suffisait pour jeter une véritable panique dans la population. Alors, pour ajourner un rationnement pourtant nécessaire et qu’on ne pouvait éviter d’un moment à l’autre, qu’on pratiquait d’ailleurs un peu sans le dire depuis le commencement, pour ménager autant que possible les ressources de la défense, on imaginait de mêler au blé de l’avoine, de l’orge, du riz, du seigle, tout ce qu’on pouvait trouver. C’était le commencement de ce pain de plus en plus mélangé, de plus en plus noir, où il n’y avait plus à la fin que 10 pour 100 de blé, et qui restera éternellement le pain du siège. Il y a eu un moment où Paris a vécu de moins de 300 grammes de ce pain et de 30 grammes de cheval!

Tout manquait du reste à la fois. En même temps que les