Page:Revue des Deux Mondes - 1873 - tome 107.djvu/104

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


Ce qui s’accomplissait pendant ce temps au dehors, on ne le savait pas, ou du moins on ne l’apprenait que lentement, confusément; on ne savait que peu à peu, et tout d’abord par l’ennemi, qu’au moment même où les soldats qui venaient de combattre à Villiers et à Champigny se voyaient ramenés à l’abri de la Marne, l’armée de la Loire, de son côté, était rompue, percée à Orléans. Tandis que Bourbaki, avec une partie de cette armée, s’en allait vers le centre pour se refaire avant de s’engager dans cette tardive campagne de l’est, si fatale pour lui, si peu profitable pour Paris, Chanzy, s’arrêtant sur la rive droite de la Loire, se battait encore, il est vrai, pendant six jours avec la plus énergique opiniâtreté. Il tenait tête aux Allemands de Frédéric-Charles et de Mecklembourg; mais enfin il reculait, il se repliait sur Vendôme, combattant toujours, puis il se repliait jusqu’au Mans. C’était une retraite. Faidherbe, qui venait d’arriver dans le nord, où il allait déployer une habile stratégie sous la protection des places, Faidherbe ne pouvait se promettre de passer la Somme. Amiens était aux mains de l’ennemi depuis le 29 novembre, Rouen subissait l’occupation étrangère le 5 décembre. L’invasion s’étendait de tous côtés, les secours extérieurs s’éloignaient au lieu de se rapprocher de nous. Vainement M. Gambetta, dans des dépêches du 14 décembre, s’escrimait encore à parler de l’échec des « mouvemens tournans du prince Frédéric-Charles, » à représenter les armées de province comme prêtes à rentrer en campagne et les Prussiens comme démoralisés, — démoralisés sans doute par la victoire ! Vainement il mettait son imagination à déguiser la réalité des choses, le mot du général Trochu ne restait pas moins cruellement vrai, plus vrai encore qu’on ne le croyait. « Paris était définitivement abandonné à lui-même; » à partir du 5 décembre, on entrait dans une période nouvelle.

Abandonné à lui-même, Paris se retrouvait avec l’ardeur d’une demi-victoire et l’amertume d’une retraite qu’il ne s’expliquait pas, avec son ignorance des événemens extérieurs et toutes les exaltations de la solitude, avec des souffrances croissantes, aggravées par l’hiver, avec ce spectre de la famine qui déjà commençait à se laisser entrevoir, mais aussi avec une opiniâtreté d’espérance ou d’illusion qui résistait à toutes les épreuves. Qu’on ne s’y trompe pas, lorsque le général Trochu répondait si fièrement à M. de Moltke, il ne faisait que suivre et flatter le sentiment parisien. Lorsque, par une supercherie à la fois puérile et perfide, l’ennemi jetait dans Paris des pigeons chargés de tristes nouvelles qui n’étaient malheureusement pas toutes fausses, on s’indignait ou l’on se moquait de ces subterfuges; on se disait que, pour être réduits à