Page:Revue des Deux Mondes - 1872 - tome 97.djvu/54

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.

que, « pour juger de la légitimité d’une révolution, » il faut « remonter jusqu’à la forme originale de notre esprit, » que « c’est de notre moi, non pas en tant qu’il est façonné par l’expérience, mais du moi pur en dehors de toute expérience, » qu’il faut tirer ce jugement. On voit à quelle subtilité d’abstraction il faut s’élever, selon le philosophe allemand, pour être en état de dire son avis sur la révolution française.

À la vérité, Fichte fait une distinction importante : il y a, selon lui, deux choses à distinguer dans une révolution, la légitimité et la sagesse. La légitimité-ne peut être jugée que par des principes a priori puisés « dans l’essence du moi. » Pour ce qui est de la sagesse, il faut consulter l’expérience. On croit peut-être que l’auteur ici va faire quelque concession à l’école historique. En aucune façon. L’expérience, pour lui, ce n’est pas celle de l’histoire : « que nous sert-il de savoir combien il y a eu de grandes monarchies, et quel jour a eu lieu la bataille de Philippes ? » Non, la vraie expérience est celle de la psychologie : c’est « la connaissance expérimentale de l’âme humaine. » C’est là, suivant lui, la manière de juger la plus solide et la moins sujette à tromper : « l’histoire vulgaire n’a rien à y voir. »

Ainsi l’histoire, qui est tout pour Burke, n’est absolument rien pour Fichte : l’un ne voit qu’héritage et traditions historiques, l’autre s’éloigne avec dédain de tous les faits politiques et sociaux. Il s’enferme dans son moi pur ; quand il daigne descendre jusqu’à l’expérience, c’est encore à l’expérience abstraite sur l’homme en général qu’il veut avoir recours, et non à l’expérience vivante et concrète de l’historien. Au reste, de ces deux questions posées par lui, la légitimité et la sagesse de la révolution, Fichte n’a traité que la première, et encore sans sortir des plus hautes généralités. Pour lui, la question de savoir si une révolution est légitime ou non revient à celle-ci : est-il permis à un peuple de changer sa constitution politique ? Afin de prouver ce droit, Fichte s’appuie sur le principe de Rousseau, c’est-à-dire sur l’idée du contrat social. Qui a vu un tel contrat, demande-t-on, où en sont les titres ? Dans quel temps, dans quel lieu a-t-il été passé ? Fichte répond qu’il ne faut pas entendre le contrat social dans un sens historique, que Rousseau lui-même ne l’a jamais entendu ainsi, que ce contrat n’est qu’une « idée, » que c’est d’après cette idée, considérée comme type et comme règle, que les sociétés doivent agir. Ce n’est donc pas en fait, c’est en droit que les sociétés civiles reposent sur un contrat. Il suit manifestement de ce principe que les peuples ont le droit de changer leurs institutions ; les contractans peuvent toujours modifier les termes du contrat. Ne pourrait-il pas se faire cependant que l’essence du contrat social fût précisément d’être éternel et