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Page:Revue des Deux Mondes - 1872 - tome 101.djvu/993

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misme donne lieu de leur part à des appréciations sévères pour nos savans. Un simple inventaire des bons ouvrages qui paraissent chez nous montrerait ce qu’il y a de faux, ce qu’il y a de léger dans ces jugemens prononcés d’un ton si grave, et avec si peu de souci de la gloire nationale.

L’ouvrage que publie M. Guérin est de ceux qu’on peut opposer à ces détracteurs. Il compte déjà trois forts volumes in-8°, consacrés à la seule province de Judée. L’œuvre entière, Description géographique, historique et archéologique de la Palestine, comprendra encore quatre volumes et peut-être six. Le concours de l’état, indispensable à une pareille entreprise, ne lui a pas manqué. Il n’est pas en Europe, sans excepter l’Allemagne, un seul pays où les grandes publications soient rendues plus faciles par l’intervention des pouvoirs officiels. Nos voisins savent bien que cette libéralité publique pour les œuvres de haute érudition est chez nous une habitude. Ils y ont recours parfois et non sans succès.

La tâche que s’est imposée M. Guérin demandait un courage peu commun. Pour ne parler que des trois volumes aujourd’hui parus, la Judée, à laquelle ils sont exclusivement consacrés, — l’auteur laisse provisoirement de côté Jérusalem, qui fera l’objet d’une publication à part, — ne compte pas moins de six cents villes, villages, bourgs, lieux remarquables. Ce sont ces six cents localités que le voyageur a visitées, ne laissant rien en dehors de sa route, revenant plusieurs fois sur le même point. Il en donne l’état actuel, la statistique, recherche les noms que ce lieu a portés depuis le Deutéronome jusqu’à nos jours, les transcrit en grec, en hébreu et en arabe, emprunte aux historiens sacrés, aux écrivains de l’âge classique, aux pèlerins du moyen âge, aux voyageurs et aux érudits modernes tous les passages qui éclairent l’histoire de ce point particulier, et les cite d’ordinaire en entier. Il fait ainsi l’histoire, à travers une période de plus de quatre mille ans, de chacune de ces localités; il retrouve et restitue la géographie biblique, encore si incertaine malgré les travaux de Robinson et de tant d’autres, examine les opinions et se prononce entre elles. Il a soin de recueillir les traditions, toujours précieuses, surtout en Orient, les noms différens que le même lieu a portés, et qui souvent rattachent une dénomination moderne ou aux croisades ou aux premiers âges du judaïsme. Les ruines ne sont pas nombreuses dans la Judée, il les recherche et les décrit avec d’autant plus de soin. On voit ce qu’est un pareil livre; c’est une œuvre de grande érudition, mais où la science se fortifie de la connaissance minutieuse du pays, où les discussions s’éclairent des enseignemens que donne le voyage fait pas à pas avec une attention toujours soutenue, où les découvertes personnelles tiennent la plus grande place. La topographie biblique n’a pas produit de travail plus complet, plus rempli de faits nouveaux et certains. Quant à la géographie moderne, elle ne trouvera nulle part pour la Judée. un tel ensemble de renseignemens statis-