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Page:Revue des Deux Mondes - 1872 - tome 101.djvu/988

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maître passe de l’accent solennel des premières mesures au style fleuri des vieux italiens! Cette phrase, d’un art composite si merveilleux, M. Sylva la dit vaillamment. Faible, incertain et traînant jusqu’alors, il s’affirme à ce moment et s’y relève roi. Rien encore de formé dans ce talent, mais des promesses tant et plus. La voix est franche, abondante et d’un medium resplendissant; l’éclat seul fait son défaut, elle sort par saccades à larges nappes, se donnant toute sans réserve. Un proverbe dit : aux innocens les mains pleines; M. Sylva est un innocent. Il s’agit de régler, d’assouplir, et je crains maintenant que M. Duprez ne porte préjudice à son élève, s’il continue à le vouloir pousser du côté de la déclamation. Savoir chanter est le grand point, et ce n’est pas en jouant Robert et le Prophète que cet art s’apprend. M. Sylva possède à part lui de précieux avantages : il a la jeunesse, la voix, l’intelligence, tout ce qu’il faut pour devenir, en travaillant, un chanteur de premier ordre. Qu’il prenne donc un vigoureux parti et se tourne résolument vers la grande école vocale italienne, en dehors de laquelle il n’y a que perdition. Zingarelli, Paesiello, Rossini, Bellini même, force est toujours d’en venir là. Qu’était-ce que Duprez avant sa campagne d’Italie? Le jour où M. Sylva sera capable d’enlever seulement la cavatine de Niobé, le royaume des Huguenots lui sera ouvert. Le répertoire de l’Opéra n’enseigne rien. Vous chanteriez vingt ans cette musique, et vous n’en seriez pas plus avancé : sa fonction est de tuer les voix que d’autres ont éduquées; c’est le Minotaure, — tandis que le répertoire italien n’a que salutaires influences pour ceux qui s’y adonnent, et qu’on en peut dire ce que les anciens disaient de la bonne Cybèle : Alma parens !

Puisque cette heureuse chance vous arrive d’avoir mis la main sur un jeune ténor, veillez à ce que la rare plante se développe et fructifie. Ce n’est certes pas nous qui viendrons déranger ce travail de perfectionnement, nous y voudrions au contraire pousser de toute notre force, et ce que nous déclarons au sujet de M. Sylva s’appliquerait également à la nouvelle administration du théâtre. Mais quel grand ouvrage est à l’étude? Sans aucun doute la reprise de la Juive, rajustée, restaurée, avec ses décors et ses costumes en partie renouvelés, a porté coup. Celle du Prophète, assurément moins réussie, nous a fait voir l’aurore d’un ténor. Cependant le Roi de Thulé ne saurait indéfiniment garder la chambre, le public s’ennuie à demander toujours de ses nouvelles et réclame impatiemment qu’on le lui montre. Nous savons qu’on s’occupe aussi de deux ballets, le premier appelé Gretna-Green, et dont la musique est de M. Guiraud, le second ayant pour titre le Preneur de rats, et confié à M. Massenet ; mais ce programme ne nous révèle dans l’avenir aucune œuvre importante. Admettons que l’administration ait des scrupules, qu’entre l’Esclave de M. Membrée, le Sinurd de M. Reyer et la Jeanne d’Arc de M. Mermet son cœur balance; un tel cas de conscience ne saurait pourtant se prolonger. Il se peut même que, par des