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Page:Revue des Deux Mondes - 1872 - tome 101.djvu/980

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sace et de la Lorraine, lorsque de toutes parts en Europe on en vient peu à peu à s’inquiéter des incohérences de cette situation générale où nous sommes, à s’apercevoir du vide laissé par la France, est-ce le moment d’offrir de notre côté le spectacle de nos divisions et de nos passions, même quelquefois de nos puérilités ? Rien de mieux à coup sûr que d’aller en pèlerinage à La Salette ou à Lourdes, si on le veut, et ceux qui font ce voyage de piété ont certes le droit de n’être point exposés aux intolérances révolutionnaires qui les ont assaillis à Grenoble et à Nantes. Ici ce n’est pas même une question d’ordre public, c’est une question de liberté de conscience sur laque le il n’y a point à hésiter. Il resterait toujours à savoir si la dévotion qui ferait un peu moins de bruit ne serait pas tout aussi méritoire, et si ces manifestations religieuses, qui ne sont pas toujours exemptes d’une certaine ostentation, où la politique ne laisse pas quelquefois de faire une certaine figure, sont absolument de circonstance. Que les républicains à leur tour, même les républicains avancés, ne dissimulent pas leurs opinions, c’est leur droit, ils en usent et ils en abusent tous les jours de façon à ne pas se laisser oablier ; mais, de bonne foi, est-ce le moment d’entreprendre avec fracas des campagnes de propagande radicale et de popularité, d’aller de ville en ville semant au passage les paroles enflammées, cherchant les banquets offerts à la vanité en voyage ? Assurément, s’il y eut jamais une campagne engagée à contre-temps, c’est celle que vient de faire M. Gambetta, et il en a été le premier puni par les mécomptes qu’il y a trouvés.

Les historiographes à la suite du radicalisme ont pu raconter de leur mieux les ovations, les pérégrinations triomphales de l’ancien dictateur. Sans doute, c’est d’un bel effet de boire des « vins d’honneur » avec les braves Suisses venus de Genève à Annecy, de se faire escorter par quelques agens municipaux ou quelques conseillers-généraux, de recevoir dans les hôtels les députations conduites par les maîtres de cérémonies de la localité. Au fond, les suivans de M. Gambetta ont pris leur propre enthousiasme pour l’enthousiasme des populations, et le prince bruyant du radicalisme a eu, chemin faisant, plus d’une déception. Les ovations étaient décidément plus médiocres qu’on ne l’a dit. Il fallait se donner du mal pour chauffer la représentation. Les « sommités du parti » n’abondaient même pas, puisqu’un soir M. Gambetta n’a pas pu trouver un complaisant interlocuteur avec qui échanger seulement un petit discours. Quant aux républicains modérés, ils se sont abstenus, et la foule allait voir le « grand citoyen » comme une curiosité, si bien que le « grand patriote » a fini par brusquer le voyage et par s’en aller faire une halte à Vevey pour méditer à l’aise sur l’éternelle comédie qui s’appelle « beaucoup de bruit pour rien ! » C’était juste. On a joué à M. Gambetta le mauvais tour de publier ses discours. Des mots, des mots, des déclamations, des excitations, et pas une idée. On a de la peine en vérité à se dépêtrer