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Page:Revue des Deux Mondes - 1872 - tome 101.djvu/879

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à recevoir avec une gratitude apparente les services du seul prince qui la défendît enseignes déployées, Philippe II, et condamné par l’intérêt secret de l’église romaine elle-même à craindre les succès trop éclatans du roi catholique; obligé de ménager en face du monde les milices dévouées de la ligue et de Loyola, quelque passionnées qu’elles fussent, car enfin cette passion était celle de la cause catholique, et souhaitant au fond de son cœur la disgrâce et la défaite d’un parti qui poussait la prétention jusqu’à le subjuguer lui-même. Lui, pape et chef suprême, devait être le simple agent des fureurs d’un parti, et le serviteur de la politique espagnole. Aussi que de fluctuations et d’incertitude dans la conduite diplomatique de Sixte-Quint, que les jactances espagnoles affectaient de compromettre à chaque instant par des perfidies, par des indiscrétions et même par des mensonges ! M. de Hübner nous montre ce malheureux pape aux prises avec les difficultés et les dissimulations inséparables de son rôle, avec les erreurs inévitables en pareilles circonstances et avec les trahisons même de ses agens, qui bravèrent souvent son courroux pour servir la cause espagnole.

C’est ce qui lui arriva notamment pour la légation de France. Nous avons vu quelle avait été l’attitude du légat Morosini, lors du meurtre de Blois : elle était irréprochable; mais la faction espagnole, qui le détestait, profita de l’occasion pour le perdre, et, comme ce triste événement avait rapproché forcément Philippe II de Sixte-Quint, l’habile et vindicatif Olivarès en tira le moyen de dénoncer Morosini comme ayant été de connivence avec Henri III. Le billet de ce prince, que Morosini avait envoyé à Rome, et qui courut les cabinets, servit de prétexte à montrer le légat flattant les passions de Blois par des propos prêtés à Sixte-Quint lui-même. Le pape ne pardonna point à Morosini de n’avoir pas éclaté immédiatement avec le roi, au sujet de l’insinuation approbative faussement attribuée au pontife, et, sans examiner plus à fond cette affaire, il sacrifia Morosini à la haine de l’Espagne et à son propre ressentiment personnel [1], dont il aurait dû mieux approfondir les motifs. Ce qu’il y eut de pire, ce fut le choix du successeur, Gaëtani, qui, au fond de son cœur dévoué à l’Espagne, n’hésita point à faire à son souverain des rapports en harmonie avec son dévoûment, et à l’occurrence agit au contre-pied des intentions pontificales. Les instructions données par Sixte-Quint à Gaëtani ont fait beaucoup de bruit. Gaëtani lui-même a-t-il été dans la connivence de leur publication intempestive et même altérée? on ne saurait l’affirmer, bien qu’on

  1. Voyez les pièces publiées par M. de Hübner. Il paraît toutefois que Morosini a eu le tort d’affirmer au pape et à l’Italie qu’Henri III n’attenterait pas à la vie du duc de Guise. Voyez Palma Cayet, t. Ier, p. 85, édit. citée.