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Page:Revue des Deux Mondes - 1872 - tome 101.djvu/86

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ne l’égarent point, Tibulle reconnaît volontiers tout ce que la mère de Délia a fait pour le rendre heureux. Dans la sixième élégie, il a laissé percer un sentiment affectueux très réel sous l’expression dédaigneuse de sa reconnaissance. « Si je t’épargne, ce n’est pas pour toi, ma Délia; mais ta mère me touche, et cette excellente vieille désarme ma colère. C’est elle qui t’amène vers moi dans les ténèbres, qui, toute tremblante, nous met dans les bras l’un de l’autre. C’est elle qui la nuit m’attend immobile à la porte, et de loin reconnaît mon pas. Vis longtemps pour moi, douce vieille! Combien je voudrais pouvoir ajouter mes années aux tiennes ! Toi, et ta fille à cause de toi, toujours je vous aimerai. Quoi qu’elle fasse, c’est ton sang [1]. »

Je ne sais, mais il me semble que la mère de Délia revit pour nous avec des traits au moins aussi nets et accusés que le triste mari de la belle enfant. Décrépite, hideuse comme toutes les vieilles femmes des pays méridionaux, elle aime sa fille comme une louve, et la défendrait avec ses ongles contre tout le genre humain. Misérable esclave de Syrie ou des îles de l’Archipel, vendue, revendue peut-être à des maîtres cupides et cruels, elle hait les hommes, ignore profondément la morale des gens qui naissent libres et riches, et n’a d’estime au monde que pour le fauve éclat des pièces d’or. A la vue des dariques, ses petits yeux perçans comme des vrilles s’allument et pétillent, son cou se gonfle comme celui d’un reptile, et sur son front terreux s’agitent quelques rares cheveux gris qui semblent jaunes sous l’étoffe rouge dont se coiffaient à Rome les femmes de cet âge et de cet état.


II.

Quand il vit Délia pour la première fois, Tibulle n’était guère qu’un enfant. Tibulle était alors un gentil cavalier, riche, élégant, de manières douces et distinguées. Bien que, par bon ton, il affecte parfois d’avoir les mœurs des Cœlius, des Dolabella et des Curion, il ne paraît pas que la débauche, même brillante et de noble apparence, ait jamais eu pour lui un attrait réel et durable. Quoi qu’il en dise, on ne l’imagine guère enfonçant la nuit les portes des belles Romaines, faisant tapage dans les rues et provoquant le passant attardé dont le falot jette une lueur indiscrète sur ses traits qu’il s’efforce de dissimuler dans l’ombre [2]. Il n’y a là que réminiscences de Plante et de Térence. Parce qu’il mourut jeune, il ne faut point faire de Tibulle un poète phthisique, mais il ne faut pas ou-

  1. Tibull., VI, 57-66.
  2. Tib., l, I, 73-74; II, 33, 36-37.