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Page:Revue des Deux Mondes - 1872 - tome 101.djvu/853

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avons un trop grand faible pour Panurge. Notre intelligence est ardente et vive, notre sens moral n’a pas ou n’a que rarement la trempe qu’il faudrait lui souhaiter. Cela tient sans doute à bien des causes. Peut-être faudrait-il remonter jusqu’au sacerdoce druidique et à la conquête romaine pour en mettre à nu la première origine. Il faut reconnaître aussi qu’une éducation religieuse qui façonne depuis des siècles la majorité d’entre nous à redouter les innovations et à se défier du sens individuel n’est pas faite pour tremper fortement les caractères. Ou bien, si la nature, excellente au fond dans notre race gauloise, regimbe contre les entraves traditionnelles, elle fait de nous des révoltés, des utopistes ou des sceptiques. Il y a de belles et glorieuses exceptions, mais elles ne détruisent pas cette observation générale. Rabelais est bien un fils de notre vieille terre, dont le parfum, inconnu pour nous, tient le milieu, au dire des Orientaux, entre l’odeur du pain frais et celle d’un monceau de verdure. Voilà un homme qui s’est élevé par la pensée aussi haut, si ce n’est plus, que ses plus illustres contemporains. Encore aujourd’hui ses idées pédagogiques, ses vues philosophiques et religieuses, quand on a su les extraire de leur très suspect entourage, sont d’une valeur que les étrangers eux-mêmes reconnaissent et admirent. Pourquoi faut-il qu’un tel écrivain s’y soit pris de façon à révolter à chaque instant les lecteurs les plus disposés à pardonner beaucoup à son temps, à son éducation, à sa personnalité? Pourquoi cet engouement pour Panurge et sa faconde cynique? N’en est-il pas résulté que les précieuses vérités énoncées par Rabelais sont restées à peu près sans influence sur la nation prise dans son ensemble? A peine si quelques esprits perspicaces ont su discerner les belles perles qu’il a trop souvent enfouies dans le fumier. Le reste, ou s’est interdit une lecture qui le scandalisait, ou n’y a cherché qu’une distraction de mauvais goût. Ne soyons ni si prudes ni si frivoles. Les beautés littéraires et les idées fécondes ne doivent être méprisées nulle part; cependant disons-nous bien que, sous peine d’avortement, il faut, aux réformes que l’intelligence conçoit ou approuve, l’appoint du caractère, de la moralité courageuse et virile. Il faut que Pantagruel rompe avec Panurge, s’il ne veut pas à la longue descendre au-dessous de lui-même. Il n’est pas criminel de rire, pas plus qu’il n’est possible de ne jamais pleurer; mais entre ceux qui rient sans cesse et ceux qui pleurent toujours, décernons la supériorité à ceux qui pensent, qui veulent, qui agissent comme ils pensent. Ni le rire, ni le pleur ne doivent remplir l’existence. Le véritable pouvoir, c’est la science; la véritable joie, c’est l’accord avec soi-même; la véritable vie, c’est l’action.


ALBERT REVILLE.