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Page:Revue des Deux Mondes - 1872 - tome 101.djvu/850

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allait par la ville étudier sur place les divers métiers, se familiariser avec les procédés des artisans, écouter les plaidoiries des «gentils advocats, » s’exercer dans les salles d’armes, visiter les pharmacies et drogueries, même les bateleurs et les charlatans « pour considérer leurs gestes, ruses et soubresaults. » Une fois par mois, Ponocrale menait son élève en pleins champs, dînait avec lui dans quelque auberge rustique et profitait de l’occasion pour lui apprendre mille choses agréables ou utiles.

Lorsque Gargantua, devenu père à son tour, écrira à son fils Pantagruel étudiant comme lui à Paris, ce sera pour confirmer la méthode pédagogique de Ponocrate, mais aussi pour insister sur la nécessité d’étudier soigneusement le grec, sans la connaissance duquel « c’est honte qu’une personne se die savante. » Il s’adressera encore à la conscience du jeune homme pour que son développement moral marche de pair avec le progrès intellectuel, et il est impossible de concevoir un langage plus sensé, plus touchant, plus religieux dans le meilleur sens du mot, que les conseils donnés par le vieux roi à son fils bien-aimé. Si jamais on a rêvé qu’il pouvait y avoir deux natures dans un même homme, Rabelais serait de ceux qui donneraient à ce rêve l’apparence de la réalité.

Il est évident, lorsqu’on examine ce plan d’éducation, que Rabelais aurait dû le modifier de nos jours, où le programme des études nécessaires s’est considérablement élargi; mais les principes et les tendances de sa méthode pédagogique n’ont rien perdu de leur valeur : l’accessoire, non la substance, a changé. Quatre grands principes dominent tout le système. Le premier, c’est que l’étude doit être pour le jeune homme une joie plutôt qu’une tâche pénible, il doit aimer à étudier, et il faut qu’on lui rende l’étude aimable. Le second repose sur l’idée que l’homme instruit doit posséder un ensemble de connaissances qui le mette en état de s’intéresser à tout avec intelligence. Le troisième, c’est qu’il faut mettre de bonne heure le jeune homme en face des réalités, l’habituer à appliquer immédiatement ses connaissances théoriques et mettre à profit pour cela tout ce que la nature et la société nous présentent. L’élève de Ponocrate sera instruit, savant même; mais sa science ne sera pas une série d’abstractions sans rapport réel avec le monde et la vie : ce sera une science d’application continue. En un mot Rabelais prend grand soin de mener de front le développement corporel et le progrès intellectuel, il vise au mens sana in corpore sano. Il n’est pas flatteur pour notre civilisation moderne de penser que dès le XVIe siècle on pouvait émettre des vues aussi sages sur les conditions d’une bonne éducation, et qu’on en a tenu si peu de compte jusqu’à présent.