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Page:Revue des Deux Mondes - 1872 - tome 101.djvu/837

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avoir prévu le parti que les malveillans pourraient tirer de certaines pages et que, pour écarter les soupçons, il s’y prit de manière à ôter toute vraisemblance à ce genre d’accusation.

Ce point de vue une fois adopté, l’interprétation de la pensée de Rabelais est des plus faciles, à la condition du moins de se contenter des grandes lignes. Il faut reconnaître en effet que, soit excès de précaution, soit plaisir d’artiste en gaie science, il est volontiers prodigue de broderies, de superfluités fantaisistes dont le lien avec la trame de son long récit est des plus lâches. Il serait aussi vain de nier qu’il existe une certaine doctrine ésotérique sous le revêtement grotesque dont il l’affuble que de vouloir, à propos de tout, supposer des puits de sagesse ou des abîmes de profondeur.

Il est évident en premier lieu que, lorsqu’il commença la série de ses joyeux contes, Rabelais n’avait point de plan bien arrêté. En un sens, le premier livre du Pantagruel forme avec le Gargantua un tout distinct des trois autres livres, consacrés à la question du mariage de Panurge et au récit du grand voyage entrepris pour avoir le mot de la Dive Bouteille, c’est-à-dire la solution de cet émouvant problème. L’idée sérieuse des deux premiers livres, c’est l’éducation de la jeunesse et la manière dont il faut concevoir l’idéal de la vie. Dans les trois autres, l’horizon s’élargit encore. Il s’agit désormais de la recherche de la vérité en général, des auxiliaires qui peuvent y aider, des entraves qui retardent sa conquête, ou des ennemis qu’il faut vaincre pour s’en rapprocher. Il y a toutefois une certaine unité qui relie entre elles ces parties un peu incohérentes, et cette unité, c’est la personne elle-même de l’auteur. Il est facile de le démontrer.

Le roman a trois héros, Pantagruel succédant à Gargantua pour la forme, mais très ressemblant à son père, Panurge et frère Jean. Ces trois personnages, surtout les deux premiers, c’est l’esprit de Rabelais lui-même avec les diversités et les contradictions de son étrange nature. Pantagruel le géant, aimable, instruit, loyal, courageux sans forfanterie, très religieux sans aucun bigotisme, représente les côtés les plus élevés de cette nature. Plus le récit se développe, plus Pantagruel grandit moralement. Il a toutefois un faible, disons même un défaut, il ne sait se passer de la société de gens qui valent beaucoup moins que lui. On pourrait encore lui passer son indulgence pour frère Jean des Entommeures, ce moine-soudard, qui a mis à mal les pillards de son couvent en les assommant avec un bâton de croix, tandis que ses confrères ne savaient que chanter des alleluia pour leur tenir tête. Frère Jean est grossier, ignorant, cynique en propos, mais du moins il est brave, bon compagnon, énergique, honnête à sa façon; bien commandé, il fait un excellent soldat, et ce qu’il faut le plus regretter en lui,