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Page:Revue des Deux Mondes - 1872 - tome 101.djvu/836

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par gayeté de cœur!.. Vistes-vous onques chiens rencontrant quelque os médullaire? Si vu l’avez, vous avez pu noter de quelle dévotion il le guette, de quel soing il le garde, de quelle ferveur il le tient, de quelle prudence il l’entomme, de quelle affection il le brise et de quelle diligence il le sugce... et à l’exemple d’icellui vous convient être sages pour fleurer, sentir et estimer ces beaux livres de haulte graisse, légers au pourchas et hardis à la rencontre. Puis, par curieuse leçon et méditation fréquente, rompre l’os et sugcer la substantifique mouelle avecques espoir certain d’estre faicts escorts et preux à la dicte lecture : car en icelle bien aultre goust trouverez et doctrine plus absconse, laquelle vous révélera de très haults sacremens et mystères horrifiques, tant en ce qui concerne nostre religion que aussi l’état politique et vie œconomique. » Il est donc certain que l’auteur a inséré au-dessous et au travers de cette forêt touffue de plaisanteries de « haulte graisse » une « mouelle substantifique, » une « doctrine absconse, » c’est-à-dire cachée, et que celle-ci concerne la religion, la politique et la bonne institution de la vie (vie œconomique). Rabelais a bien moins en vue des personnes que des choses, il vise des principes, des maximes, des règles de vie, bien plutôt que des princes et tel ou tel grand personnage de son temps.

Une circonstance singulière, c’est que les anciens commentateurs, en proie à la démangeaison de donner un nom historique aux personnages imaginaires du Pantagruel, se sont tous appuyés sur un passage de l’historien De Thou qui aurait dû imprimer une tout autre direction à leurs efforts divinatoires, «Rabelais, dit ce grave auteur, né à Paris l’année même de la mort du curé de Meudon, et qui fut très bien placé pour savoir à quoi s’en tenir, Rabelais, avec la liberté d’un Démocrite et parfois la causticité d’un bouffon, écrivit un ouvrage fort spirituel, dans lequel il traduisit en quelque sorte sur la scène tous les ordres de la société et de l’état sous des noms fictifs et les livra à la raillerie populaire [1]. » Cette définition du but de l’ouvrage élimine d’avance les noms propres historiques de la solution à chercher. Ce n’est pas de tel roi, de tel prince, de tel savant, évêque ou cardinal, que Rabelais a voulu parler, c’est de la royauté, de la science, de l’état, de la vie religieuse et de l’église. Un peu d’attention suffît même pour s’assurer qu’il semble

  1. Voici le passage littéral de cet auteur dont il faut toujours peser chaque terme, car aucun n’est hasardé par lui sans réflexion, et nous pouvons remarquer la justesse avec laquelle il a parlé du caractère scénique ou dramatique des romans de Rabelais : Democritica libertate et scurrili inferdum dicacitate, scriptum ingeniosissimum fecit quo vitœ regnique cunctos ordines quasi in scenam sub fictis nominibus produxit et populo deridendos propinavit.