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Page:Revue des Deux Mondes - 1872 - tome 101.djvu/82

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rien qui le distinguât de son maître. Enfin les distributions de blé qu’on faisait à Rome y attiraient les mendians, les paresseux, les scélérats de toute l’Italie. » Admirez maintenant la naïveté des historiens modernes qui, après le meurtre de César, après la mort d’Auguste, de Tibère, et, j’imagine, de tous les empereurs, s’étonnent et s’indignent de ne pas voir renaître la république ! Il ne manquait pour cela que des citoyens. Quelques misérables hallucinés, sorte de maniaques dangereux, un fou furieux, Cassius, un hypocondriaque, Brutus, un esprit étroit et borné, Caton, purent bien éteindre en un instant l’immortel génie qui avait assuré pour des siècles la durée de la puissance romaine et propagé jusqu’aux limites de l’Occident une civilisation supérieure d’où est sorti le monde moderne : l’univers, étonné de tant d’impiété, laissa aux dieux eux-mêmes le soin du châtiment, et, loin de répondre aux cris de délivrance qu’avaient poussés les conjurés, les peuples se rangèrent en silence pour éviter jusqu’au contact des parricides.

Dans une telle société, il y avait longtemps que le caractère sacré, essentiellement religieux du mariage antique avait disparu des mœurs. En se mariant, l’homme n’associait plus la femme au culte secret de ses ancêtres et des dieux de sa famille : il suivait la coutume, recherchait quelque avantage, ou obéissait aux lois. D’ancêtres, il ne pouvait en être question pour cette tourbe cosmopolite d’affranchis, sans passé et sans tradition, qui à la troisième génération devenaient dans leurs petits-fils des citoyens romains, des chevaliers, voire des sénateurs. Tout homme né libre, à moins qu’il ne fût sénateur ou fils de sénateur, pouvait épouser une affranchie; il en avait des enfans légitimes. La loi Julia permit aux chevaliers cette sorte d’union. Rome fut ainsi peuplée d’étrangers qui servirent à recruter les tribus, les décuries, les cohortes même de la ville. Par contre, on ne voyait que Romains et Italiens dans les provinces, en Gaule, en Asie-Mineure, en Afrique. La vie commune à Rome était celle d’une ville où le luxe et le plaisir sont la grande affaire, où s’enrichir, faire fortune à tout prix, paraît à chacun le commencement de la sagesse, où les classes serviles, — nous dirions aujourd’hui les classes industrielles, — pâles et frémissantes de désirs, trouveraient douce la mort, s’il leur était donné de s’étendre un instant sur le lit d’or des voluptés banales où se vautrent leurs patrons.

Les élégans, les petits-maîtres, tous les gens du bel air ne se mariaient plus. Avoir des enfans, procréer des « citoyens » pour l’état, cela paraissait grossier et presque ridicule à de fins lettrés comme Properce. Le mal, on le sait, datait de loin. Bien avant l’époque de Tibulle et d’Horace, le censeur Q. C. Métellus le Macédonique, 131 ans avant notre ère, exhortait déjà les Romains à ne pas s’exempter d’une