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Page:Revue des Deux Mondes - 1872 - tome 101.djvu/798

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plantes abortives étaient connues, et qu’on n’ignorait pas que certaines solanées troublent l’imagination jusqu’à donner le délire et à produire la folie artificielle. Ce que tout le monde sait aujourd’hui était alors un secret qu’on se transmettait en tremblant à l’oreille; le datura stramonium, la belladone, la mandragore, plantes vénéneuses, mortelles à haute dose, consolantes à dosage modéré, stupéfiantes ou excitantes selon le tempérament particulier de celui qui en fait usage, ont dû être employés pour amener l’esprit à des hallucinations dont le souvenir gardait tous les caractères de la réalité.

Ce fut un prêtre, docteur en Sorbonne, nommé Édelin, qui le premier osa publiquement prêcher en Poitou, 1453, que toutes les saturnales diaboliques pour lesquelles on envoyait tant de gens au bûcher et à la potence n’étaient que des rêveries maladives, fruits du sommeil ou d’un cerveau dérangé, et qu’il était cruel de faire périr ces innocens, dont le seul crime consistait à être dupes de leur imagination mal réglée. Plus tard, en 1520, l’exorciste Grillandus, inquisiteur à Arezzo, ne craindra pas non plus de déclarer que la plupart des sabbats sont imaginaires, que des personnes faibles, nerveuses, sujettes à agir la nuit pendant leur sommeil, croient y assister quoiqu’elles n’y aient jamais mis le pied. Édelin, qui voulut ramener la justice de son temps à quelque humanité pour les malheureux, parut avoir plaidé sa propre cause. Appelé à s’expliquer sur sa théorie, qui alors était considérée comme attentatoire à tout état social, il fut frappé d’aliénation mentale, avoua qu’un bélier noir qu’il possédait n’était autre que Satan. Il ne fut point brûlé : son supplice fut plus long et ne se termina qu’avec sa vie; on le condamna à un in pace perpétuel, à être emmuré, comme on disait alors. Par suite de la maladie dont il fut atteint, Édelin passa pour avoir été l’avocat du diable. Monstrelet raconte en détail l’épidémie de démonolâtrie qui en 1459 s’empara d’une notable partie des habitans d’Arras, surtout des femmes, et qui se termina, comme toujours, par des auto-da-fé. Le chroniqueur semble ne pas trop croire à toutes ces rondes sataniques et à l’intervention directe du diable, car il dit le mot tout net, le vrai mot que nous dirions aujourd’hui : « pour cette folie furent prins plusieurs notables gens de la dicte ville d’Arras et aussi aultres moindres gens, femmes folieuses et aultres. »

Au XVIe siècle, on brûle littéralement partout, et l’on n’épargne même pas les malheureux qui sont reconnus pour être des fous avérés. L’Allemagne, l’Espagne, l’Italie, la France, sont la proie du démon, nul n’échappe à ses tentations : dans le château de Wartbourg, le diable apparaît à Luther et lui révèle le mystère sacrilège des messes privées; Pic de La Mirandole est témoin des visions de