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Page:Revue des Deux Mondes - 1872 - tome 101.djvu/736

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pardonne le péché ! — Il se signa, cracha avec colère, et voulut continuer.

— Permettez, fis-je, vous n’avez donc pas dit à votre femme?..

— Pardon, m’interrompit-il d’un ton presque violent; ses narines frémissaient. — Je l’ai fait; savez-vous ce qu’elle m’a répondu? « Alors à quoi bon avoir des enfans? » Elle aurait été capable de tout. On devient l’esclave d’une telle femme. On ne sait quel parti prendre; on hésite. Lui être infidèle? Non. Alors vivre en moine? Quelle existence!.. Vous est-il arrivé qu’une horloge s’est arrêtée tout à coup? Oui ; vous êtes impatient?

— Quelquefois.

— Bon ! Vous êtes donc impatient. Il faut qu’elle marche, là, tout de suite. Vous poussez le balancier; elle marche. Combien de temps? La voilà qui s’arrête de nouveau. — Encore, et encore ! — Elle s’arrête une fois de plus; vous vous emportez, vous la maltraitez; elle ne marche plus du tout. — C’est par là qu’on passe lorsqu’on veut avoir raison de son cœur. On finit par y renoncer.

D’abord, comprenez-moi bien, je ne voulais que me distraire. Un régiment de hussards était en garnison dans le voisinage; je me liais avec les officiers. Voilà des hommes! Ce Banay par exemple; le connaissez-vous?

— Non.

— Ou bien le baron Pàl? Pas davantage? Mais vous avez connu Nemethy, celui qui portait la moustache en pointe? Ils venaient chez moi presque tous les jours. On fumait, buvait du thé; à la fin, on jouait aussi. J’allais souvent chasser avec eux. Ma femme s’en aperçut à la fin; elle devint taciturne, puis me fit des reproches. — Ma chère, lui dis-je, quel agrément ai-je donc ici? — Le lendemain, Nicolaïa arrive dans ses grands atours, s’assoit au milieu des hussards, fait l’aimable, plaisante, prend des poses; pour moi, pas un regard. Je ris dans ma barbe. Mes hussards, d’abord c’étaient d’honnêtes garçons qui n’avaient pas l’air de s’apercevoir de rien; ensuite aucun d’eux ne se souciait de risquer sa vie, — pourquoi? — ou d’être estropié. Tant que le cœur ne se met pas de la partie!.. Cependant ils me taquinaient. — Qu’en dis-tu, frère? Ta femme se fait faire la cour de la belle façon. — Faites-lui la cour, ne vous gênez pas ! — Avais-je raison ?

Mais il en vint un autre, — vous ne le connaissez pas sans doute : un homme insupportable, un blond, au visage blanc et rose. C’était un propriétaire. Il se faisait friser tous les jours par son valet de chambre; il récitait l’Igor et les vers de Pouschkine avec les gestes obligés, comme un vrai comédien. Celui-là plut à ma femme. — Sa voix était devenue rauque : plus il s’échauffait, et plus il baissait le