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Page:Revue des Deux Mondes - 1872 - tome 101.djvu/733

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philosophie qui l’ont tué. Il écrivait souvent ses pensées; puis, lorsqu’il flânait dans la forêt, il jetait tout cela; le papier le gênait. Qui peut écrire son amour n’aime pas, disait-il. Tenez, j’ai gardé ceci. — Il posa l’un des feuillets sur la table. — Non, je me trompe: c’est une facture. — Il la remit dans sa poche. — C’est celui-là.— Il toussa et se mit à lire.

« Qu’est la vie ? Souffrance, doute, angoisse, désespoir. Qui de nous sait d’où il vient, où il va? Et nous n’avons aucun pouvoir sur la nature, et nos questions éperdues restent sans réponse; toute notre sagesse se résume finalement dans le suicide. Pourtant la nature nous a imposé une souffrance encore plus terrible que la vie : c’est l’amour. Les hommes l’appellent bonheur, volupté; n’est-ce pas une lutte, un mortel combat? La femme, c’est l’ennemi; vaincu, l’homme sent qu’il est à la merci d’un adversaire impitoyable. Il se prosterne : foule-moi sous tes pieds, je serai ton esclave; mais viens, aie pitié de moi!... Oui, l’amour est une douleur, et la possession une délivrance; mais vous cessez de vous appartenir.

« La femme que j’aime est mon tourment. Je tressaille, si elle passe, si j’entends le frôlement de sa robe; un mouvement imprévu m’effare... On voudrait s’unir indissolublement pour l’éternité. L’âme descend dans cette autre âme, se plonge dans la nature étrangère, ennemie, en reçoit le baptême. On s’étonne que l’on n’a pas toujours été ensemble : on tremble de se perdre; on s’effraie quand l’autre ferme les yeux ou que sa voix change. On voudrait devenir un seul être; on s’abandonne comme une chose, comme une matière plastique : fais de moi ce que tu es toi-même. C’est un vrai suicide; puis vient la réaction, la révolte. On ne veut pas se perdre tout à fait, on hait la puissance qui vous domine, vous anéantit; on tente de secouer la tyrannie de cette vie étrangère, on se cherche soi-même. C’est la résurrection de la nature. »

Il tira de sa liasse un second feuillet. — « L’homme a sa peine, ses projets, ses idées qui l’environnent, le soulèvent, le portent comme sur des ailes d’aigle, l’empêchent d’être submergé; mais la femme? qui lui prêtera secours? Enfin elle sent vivre en elle son image à lui, — elle le tient dans ses bras, le presse sur son cœur! Est-ce un rêve? L’enfant lui dit : Je suis toi, et tu vis en moi ; regarde-moi bien, je te sauverai. — Ah! maintenant elle dorlote dans l’enfant son propre être qui lui était à charge ; elle le voit grandir sur ses genoux, elle s’y attache, s’y cramponne. »

Après m’avoir lu ces fragmens, mon compagnon plia les feuillets et les cacha sur sa poitrine; puis il se tâta encore pour s’assurer qu’ils étaient en place, et boutonna sa redingote. — Il en fut de même chez moi, dit-il, exactement de même. Je ne saurais en par-