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Page:Revue des Deux Mondes - 1872 - tome 101.djvu/724

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qui vous ensorcelaient. La foire allait son train; c’était un tapage! les paysans qui trottent dans leurs lourdes bottes, les Juifs qui s’élancent, perçant la foule, tout cela criaille, se lamente, rit; les gamins ont acheté des sifflets, et ils sifflent. Pourtant elle m’a vu tout de suite. Moi, je prends mon courage à deux mains, je cherche autour de moi, et je me dis : Tu vas lui offrir ce soleil... Je vous demande pardon, c’était un soleil en pain d’épice, magnifiquement doré; il me frappait de loin, il ouvrait de grands yeux comme notre curé lorsqu’il doit enterrer quelqu’un pour rien. Bon! j’ai donc de l’audace comme un vrai diable, j’y vais, je donne ma pièce blanche, tout ce que j’avais sur moi, et j’achète le soleil; puis, à grandes enjambées, je rattrape la demoiselle par un pan de sa robe, — c’était inconvenant, mais voilà comment on est quand on est bien épris, — je l’arrête donc, et je lui présente mon soleil. Que croyez-vous qu’elle fit?

— Elle vous dit merci ?

— Merci ! Elle éclate de rire à mon nez, son père aussi éclate, et sa mère, et ses sœurs, et ses cousines, tous les Senkov ensemble se tiennent les côtes. Je me crois encore au ravin avec l’ours; je voudrais m’enfuir, mais j’ai honte, et les Senkov rient toujours. Ils sont riches; nous, nous étions à peu près à notre aise. Alors je mets les mains dans mes poches, et je lui dis : — Pana Nicolaïa, vous avez tort de rire comme vous faites. Mon père ne m’avait confié que cette pièce pour aller à la foire, je l’ai donnée pour vous comme un prince donnerait un village. Ainsi faites-moi la grâce... — Je ne pus achever, les larmes m’étouffaient. Un vrai nigaud, hein?.. Mais la pana Nicolaïa prend mon soleil des deux mains, et le serre sur sa poitrine, et me regarde,... ses yeux étaient si grands, si grands, ils me semblèrent plus vastes que l’univers, et si profonds, ils vous attiraient comme l’abîme. Elle me priait, me priait du regard,... je poussai un cri : — Quel sot je fais, pana Nicolaïa! Je voudrais décrocher le soleil du ciel, le véritable soleil du bon Dieu, pour le mettre à vos pieds. Riez, riez de moi ! — A ce moment passe la britchka d’un comte polonais, attelée de six chevaux, lui sur le siège, le fouet levé, à travers toute cette foule. A-t-on jamais vu? Les femmes crient, un Juif roule par terre, mes Senkov prennent la fuite, Nicolaïa seule reste immobile, elle ne fait qu’étendre la main au-devant des chevaux. Je la saisis, je l’enlève; elle m’entoure de ses bras. Tout le monde se récrie; moi, j’aurais sauté de joie avec mon fardeau. Cependant la britchka avait disparu, il fallut la déposer à terre. Quel doux moment! Et ce Polonais de malheur, aller d’un train pareil!.. Mais je vous raconte tout cela sans ordre; je serai bref...

— Non, non, allez toujours. Nous autres Russes, nous aimons à