Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1872 - tome 101.djvu/717

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


plaisanterie. — Ah çà! mes amis, faites-moi donc la grâce de me reconnaître! Est-ce que j’ai l’air d’un émissaire, moi? Est-ce que le comité national se promène sur la route impériale à quatre chevaux, sans passeport? Est-ce qu’il flâne la pipe à la bouche, comme moi? Frères, faites-moi la grâce d’être raisonnables!

On vit paraître dans la porte plusieurs têtes de paysans et autant de mains qui frottaient des mentons, ce qui voulait dire : voilà une grâce, frère, que nous ne te ferons point.

— Ainsi vous ne voulez pas vous raviser,... à aucun prix?

— Impossible.

— Mais suis-je donc un Polonais? Voulez-vous que mes père et mère se retournent dans leur tombe au cimetière russe de Czerneliça? Est-ce que mes aïeux n’ont pas combattu les Polonais sous le Cosaque Bogdan Khmielniçki? Ne sont-ils pas allés avec lui les assiéger dans Zbaraz, où ils étaient campés, couchés, assis ou debout, à leur choix? Voyons, faites-moi la grâce, laissez-moi partir...

— Impossible !

— Même si mon bisaïeul a fait le siège de Lemberg sous l’hetman Dorozenko? Je vous assure qu’alors les têtes des gentilshommes polonais n’étaient pas plus chères que les poires;... mais bonne santé, et que ça finisse!

— Impossible !

— C’est impossible pour de bon? Sérieusement?

— Sérieusement.

— Tant pis. Bonne santé tout de même! — L’étranger se résigna sans plainte. Il entra, inclina légèrement la tête en réponse aux salamalecs du Juif, et s’assit devant le buffet en me tournant le dos, La Juive fit un mouvement, le regarda, déposa sur le poêle son enfant, qui dormait, et s’approcha du buffet. Elle avait dû être belle jadis, quand Mochkou l’épousa; maintenant ses traits avaient quelque chose de singulièrement âpre. La douleur, la honte, les coups de pied et de fouet ont longtemps travaillé cette race jusqu’à donner à tous ces visages cette expression à la fois ardente et fanée, triste et railleuse, humble et haineuse. Elle courbait le dos, ses mains fines et transparentes jouaient avec un des gobelets, ses yeux s’arrêtèrent sur le nouveau-venu. De ces grands yeux noirs et humides s’échappait une âme de feu, comme un vampire qui sort d’une tombe, et s’attachait sur le beau visage de l’étranger.

Il était vraiment beau. Il se pencha vers elle par-dessus la table, y jeta quelques pièces d’argent et demanda une bouteille de vin. — Vas-y, dit le Juif à sa femme.

Elle se courba davantage, s’en alla les yeux fermés comme une somnambule. Mochkou, s’adressant à moi, me dit à voix basse :