Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1872 - tome 101.djvu/716

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


de-vie et des nouvelles; deux ou trois fois seulement il s’abattit près de moi en sautant par-dessus le large buffet comme une puce, et s’y colla, s’efforçant d’entamer une conversation politique et littéraire. Ce n’était pas une ressource. Je me mis à examiner la pièce où je me trouvais. Le ton dominant était le vert-de-gris. Une lampe à pétrole, alimentée avec parcimonie, répandait sur tous les objets une lumière verdâtre; des moisissures tapissaient les murs, le vaste poêle carré semblait verni au vert-de-gris, des touffes de mousse poussaient entre les pavés du parquet, — une lie verte dans les verres à brandevin, du verdet authentique sur les petites mesures en cuivre, où les paysans buvaient à même devant le buffet sur lequel ils jetaient leur monnaie de billon. Une végétation glauque avait envahi le fromage que Mochkou m’apporta; sa femme était assise derrière le poêle, en robe de chambre jaune à ramages vert-pré, occupée à bercer son enfant vert pâle. Du vert-de-gris sur la peau chagrine du Juif, autour de ses petits yeux inquiets, de ses narines mobiles, dans les coins aigres de sa bouche, qui ricanait ! Il y a de ces visages qui verdissent avec le temps comme le vieux cuivre.

Le buffet me séparait des consommateurs, qui étaient groupés autour d’une table longue et étroite, pour la plupart des paysans des environs; ils conversaient à voix basse en rapprochant leurs têtes velues, tristes, sournoises. L’un me parut être le diak (le chantre d’église). Il tenait le haut bout, maniait une large tabatière, où il puisait seul pour ne point déroger, et faisait aux paysans la lecture d’un vieux journal russe à moitié pourri, aux reflets verts; tout cela sans bruit, gravement, dignement. Au dehors, la garde chantait un refrain mélancolique dont les sons semblaient venir de très loin : ils planaient autour de l’auberge comme des esprits qui n’osaient pénétrer au milieu de ces vivans qui chuchotaient. Par les fentes et les ouvertures, la mélancolie s’insinuait sous toutes les formes, moisissures, clair de lune, chanson; mon ennui aussi devenait de la mélancolie, de cette mélancolie qui caractérise notre race, et qui est de la résignation, du fatalisme. Le chantre était arrivé aux morts de la semaine et aux cours de la bourse, quand tout à coup on entendit au dehors le claquement d’un fouet, un piétinement de chevaux et des voix confuses. Puis un silence; ensuite une voix étrangère qui vint se mêler à celle des paysans. C’était une voix d’homme, une voix qui riait, qui était comme remplie d’une musique gaie, franche, superbe, et qui ne craignait point ceux à qui elle s’adressait; elle s’approchait de plus en plus, enfin un homme franchit le seuil.

Je me redressai, mais je ne vis que sa haute taille, car il entrait à reculons en parlementant toujours avec les paysans sur un ton de