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Page:Revue des Deux Mondes - 1872 - tome 101.djvu/683

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médecine. Une dame d’un mérite distingué vient d’être élue médecin à l’hôpital pour les femmes à Birmingham. Elle est le sixième des docteurs féminins qu’ait formés l’université de Zurich. A Londres, à Boston, on cite des faits analogues. Les soins médicaux que réclament les femmes dans certains cas, et les enfans jusqu’à un certain âge, ne paraissent pas au-dessus des capacités féminines. De même, chez nous, plusieurs femmes ont, dans toutes les facultés, pris leurs grades. Ces symptômes ne doivent pas être négligés. Comment ne pas remarquer que dans cette voie, où il serait désirable qu’on eût avancé davantage, nous avons plutôt rétrogradé? Le passé faisait bien souvent aux femmes la part meilleure, dans les professions libérales et dans le travail intellectuel.

Que l’on accueille de telles idées, rien de mieux. L’émancipation de l’ignorance, de la misère et du vice, voilà la seule et la véritable émancipation. On ne la rencontrera pas en dehors de la vieille morale et dans de chimériques proclamations de droits. Le mouvement émancipateur se plaît à se présenter lui-même comme une des manifestations du généreux travail d’une société qui semble s’être donné pour tâche de sonder toutes les plaies pour les guérir. Il y aurait trop d’aveuglement à l’en croire sur parole. L’émancipation des femmes, dans les termes où elle se pose, est une application qui s’ajoute à beaucoup d’autres de l’idée de fausse égalité qui veut se faire accepter quand les conditions de la nature et de la société la repoussent : égalité niveleuse qui ne respecte pas plus l’intégrité de la famille que les droits du capital, qui s’inspire chez beaucoup de l’orgueil et des passions sensuelles, et qui se reconnaît à ce signe qu’elle élève partout de jalouses con)pétitions et de haineuses rivalités. Elle parle toujours de droits, jamais de devoirs. Elle énerve et elle excite, elle met l’esprit de révolte à la suite des mots mal compris de justice, d’humanité, de progrès. Peut-on traiter légèrement de tels symptômes? Ne menacent-ils pas la famille et jusqu’à l’état? N’existe-il pas enfin une sorte de solidarité entre toutes les théories antisociales qui rend certaines thèses plus dangereuses aujourd’hui qu’à d’autres époques? Assurément le ridicule joue dans quelques-unes de ces revendications un rôle qui semble en atténuer le péril. Suffit-il à le faire disparaître? Ce serait une chose sotte, cela est sûr, mais ne serait-ce pas une chose fâcheuse et redoutable aussi, au milieu de tant de causes de fermentation et de dissolvans auxquels elle viendrait se joindre, qu’une absurde guerre de sexe s’ajoutant à une guerre de classes dans nos sociétés troublées?

HENRI BAUDRILLART.