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Page:Revue des Deux Mondes - 1872 - tome 101.djvu/554

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sure, si profonde et si douloureuse qu’il l’ait faite : c’est Shakspeare. Lord Byron ne range pas avec les dieux; il n’a rien de l’olympe, ni la pondération des forces, ni la sérénité : c’est un titan, et ce rôle de Lucifer qu’il s’est choisi, bien que démodé, lui sied encore. Qu’on le prenne avec soi dans la tempête et l’ouragan, quand la femme que vous aimez vous a trompé, quand la liberté tombe et que la servitude règne ; la poésie de lord Byron a des résonnances qui tuent: ses plaintes sont parfois des grincemens. Lisez, récitez-vous les Mélodies hébraïques dans les solitudes d’une nuit d’automne, et les versets des psaumes vous viendront aux lèvres. Quel sentiment de la nature, quel vol continu vers le sublime! Byron a beaucoup aimé les femmes, il nous l’a dit et nous le prouve; mais combien davantage n’a-t-il pas aimé les caresses, les bercemens, les sanglots, les furies du jaloux et perfide océan! « Flots et cieux étoilés, ne faites-vous point partie de mon être, de mon âme, comme je fais partie de vous! Votre amour n’est-il pas au plus profond de mon cœur, et avec quelle passion pure [1] ! » Et quelques strophes avant, s’adressant aux montagnes : « Je ne vis point en moi et ne suis qu’une partie de ce qui m’environne, et la haute montagne me semble un de mes sentimens. » La nature l’émeut, l’ébranle, et de cette impression unie à ses révoltes, à ses éplorations personnelles, jaillit le flot de poésie. Ce qu’il y a de certain, c’est que Byron n’exerce vraiment sa souveraine puissance que dans les régions de la subjectivité. L’œuvre qu’il prétend créer de main d’artiste ne respire que monotonie. Ses femmes ne vivent point; elles n’ont que l’animation de la circonstance, le mouvement obligé de tendresse et de passion que la situation leur commande. Rentrées dans la coulisse, elles n’ont plus de raison d’être; toutes d’ailleurs se ressemblent. « Médore et Gulnare, a dit spirituellement Macauley, c’est la même personne, avec cette simple différence que l’une a sa harpe et l’autre son poignard. » Desdemona, elle aussi, a sa harpe, et lady Macbeth son poignard, Ophélie sa couronne de folle-avoine ; essayez d’ôter à ces figures leur attribut, et vous verrez si les caractères s’en amoindriront. A force de s’apitoyer sur ses propres douleurs, d’irriter ses blessures et de les chanter en hymnes magnifiques dont la symphonie emplit le monde, un homme finit par ne plus voir que lui dans l’humanité, et peu à peu s’habitue à ce rôle de géant foudroyé. L’élancement

  1. ………… Waves, and Skies, a part
    Of me and of my soul, as I of them?
    Is not the love of them deep in my heart
    With a pure passion?

    (Childe-Harold, chant III, LXXV.)