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Page:Revue des Deux Mondes - 1872 - tome 101.djvu/543

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trouvait parmi ces bons pères arméniens voués à la contemplation, à la prière, au sein de cette retraite comme l’âme d’un poète en peut rêver. Les bénédictins méchitaristes ont pour mission de répandre la parole sacrée dans tous les coins de l’univers. Leur couvent est une pépinière de savans; on y enseigne toutes les langues. Lord Byron venait régulièrement prendre là ses leçons d’arménien, que lui donnait padre Pasquale, un vieillard de fra Angelico. Regardez au mur de la bibliothèque son portrait, peint par Schiavone; ce front de penseur, cette barbe de patriarche et ces yeux qui seraient d’un enfant, si l’enfant à cette adorable candeur pouvait unir cette expression d’infinie mansuétude. Le saint homme n’avait pour son élève que bonté, douce commisération. Lord Byron pouvait être un hérétique, un athée même, il n’en savait, n’en voulait rien savoir. Ce qui lui suffisait, c’était de connaître les nobles flammes dont brûlait pour la cause des Grecs cette âme altière et douloureuse.

Bien des fois, pendant que nous étions à Venise, nous avons visité ce cloître de San-Lazaro. Nous parcourions la bibliothèque, très riche en curiosités, en documens historiques et philosophiques, surtout en manuscrits des homélies et commentaires de saint Basile et de saint Chrysostome, mais parmi lesquels aucun ne valait à nos yeux certaines lignes de la main de Byron. C’est un fait incontestable que notre faculté de comprendre grandit beaucoup par la présence des localités. Des grandes personnalités, tout nous devient relique; Rousseau, Voltaire, lord Byron, se sont assis à l’ombre de cet arbre, et c’en est assez pour que ses fruits nous intéressent; ils ont habité cette chambre dont le vent des siècles a depuis dispersé l’atmosphère, et nous croyons nager dans le même air qu’ils ont respiré. La chambre qui servait de retraite et de salle d’étude à lord Byron chez les bons pères est une étroite pièce attenant aux bibliothèques; de l’unique fenêtre qui l’éclairé, le poète embrassait le riant panorama des lagunes et pouvait suivre au Lido d’un œil distrait ses coursiers, qu’on ramenait tout fumans des fatigues de sa promenade. La consomption physique avait amené l’alanguissement des forces créatrices; peu à peu se ralentissait l’essor de son génie. Ses essais dramatiques portent la trace de ce déplorable état moral. Le mouvement lyrique de Childe-Harold et du Corsaire ne s’y retrouve que de loin en loin, et quelle pauvreté d’action, quelle absence d’individualité chez les personnages secondaires! à peine si la vie s’accuse au premier plan. Pour être juste, il faut dire que les esprits de cette trempe, s’ils ont des éclipses, ne s’éteignent point tout à fait. Dans Manfred, dans Caïn surtout, gronde l’ancien tonnerre, et de ces fameux combats que se livrent les bons et les