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Page:Revue des Deux Mondes - 1872 - tome 101.djvu/541

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ron, son rival en génie, en beauté, en renom, dont l’infernal magnétisme l’attire, et qu’il suivrait jusqu’aux abîmes, si quelque chose ne lui soufflait au fond de l’âme qu’il vaut mieux être le premier parmi les anges de lumière que le second entre les damnés.

Comme il connaissait son Chateaubriand, Lamartine connaissait son Byron, et l’imitait de loin autant que les bienséances le lui permettaient. Spectacle du reste assez curieux que ces divers points de ressemblance chez ces trois hommes, chez ces trois dominations, pour parler le langage du Dante ! Le même orgueil de race les enflamme; poètes par la grâce de Dieu, ils affectent de traiter avec indifférence et dédain leur souveraine vocation, et commencent par se donner devant leur miroir des airs d’homme d’état que les badauds naturellement prennent au sérieux. Celui-ci compte bien ne jamais s’adresser au public que du haut de la tribune de la chambre des lords; quant aux autres, s’ils écrivent de la prose ou des vers, c’est en attendant mieux, — et ce mieux, quel est-il? Dieu les a créés Chateaubriand et Lamartine; mais eux, leur ambition, leur prétention est d’être un jour de parfaits secrétaires d’ambassade, de copier, de cacheter des dépêches et de viser des passeports. « Trois poètes, divisés par les intérêts et la nationalité, ont été en même temps ministres des affaires étrangères, moi en France, Canning en Angleterre et Martinez de la Rosa en Espagne. » Passe encore pour Martinez de la Rosa; mais que vaut Canning comme poète? Le négociateur du congrès de Vérone eût-il donc été si flatté qu’on lui attribuât comme ministre des affaires étrangères la place que Canning occupe parmi les poètes? Il n’importe, c’était la manie du jour. La poésie, le génie littéraire, avaient cette spécialité, modeste au moins, convenons-en, de vous désigner pour un emploi quelconque dans la diplomatie, Byron, qui partout donnait le ton, avait mis ce dandysme à la mode. Poète et grand seigneur, poète et secrétaire d’ambassade, c’était le comble de la fashion. Nous avons eu depuis les poètes menuisiers, boulangers et perruquiers : autres temps, autres mœurs! La diplomatie, on se le rappelle, avait à cette époque encore de son prestige et passait pour une école d’élégance et de distinction : Napoléon envoyait à Rome l’auteur du Génie du christianisme, le chantre des Méditations recevait en 1821 sa première récompense officielle sous forme d’un brevet d’attaché de légation à Florence, de là se rendait à Naples, puis à Londres, toujours pour y tenir des postes subalternes, et finalement revenait à Florence comme chargé d’affaires, lorsque la révolution de juillet coupa court à sa carrière extérieure, de même que l’assassinat du duc d’Enghien avait subitement interrompu Chateaubriand dans la sienne. Lorsque Lamartine, en parfait galant homme, crut devoir