Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1872 - tome 101.djvu/524

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


me souviens de chaque mot que nous avons échangé ensemble ; je la vois encore, je me rappelle ses traits, mon agitation, mes insomnies, et comment je harcelais la femme de chambre de ma mère pour qu’elle lui écrivît en mon nom, ce dont finalement elle s’acquitta pour avoir du repos, et nos promenades, et ce bonheur d’être assis à côté d’elle dans la chambre des enfans de la maison d’Aberdeen, tandis qu’Hélène, la plus jeune sœur, jouait à la poupée, et nous regardait jouer aux amoureux. Assurément aucune mauvaise pensée ne me vint alors ni plusieurs années après, et cependant ma passion pour cette enfant fut telle que je me prends à douter si j’ai vraiment aimé depuis. » L’auteur de la Jeunesse de lord Byron cite à ce propos divers exemples fameux : Dante, Alfieri, Canova, Goethe et Chateaubriand, lesquels « ont vu, eux aussi, errer dans les rêves de l’enfance ces aériennes figures qui devaient un jour s’appeler Mignon, Marguerite, Velléda, Cymodocée. »

Le vrai est que ces effervescences prématurées sont ce qu’il y a de plus ordinaire au monde, et qu’il n’est pas besoin d’interroger à ce propos l’existence des mortels prédestinés. Chacun de nous, sans beaucoup chercher, trouverait à raconter quelque anecdote de ce genre. De petit garçon à fillette, ces sortes de romans s’ébauchent sur les bancs de l’école, derrière les buissons d’aubépine où l’on se donne au printemps rendez-vous pour aller piller à deux les nids d’oiseaux. La vanité humaine veut que ces enfantillages innocens, ces idylles inconscientes, qu’il faudrait laisser chanter au ruisseau, à la marguerite des prés, leurs témoins naïfs et véridiques, tout grand esprit, dès qu’il sort de la foule, se complaise à nous en occuper comme d’un fait nouvellement acquis à la psychologie, et dont personne avant lui ne s’était avisé. Un cœur qui commence à battre dès l’enfance, quel rare phénomène ! Après cette confidence de Byron, on ne pouvait que s’attendre à voir Lamartine composer à son tour une variation sur le motif. Le chantre merveilleux qui nous a donné les Méditations, les Harmonies et Jocelyn, possédait cette faculté caractéristique d’avoir tout éprouvé, tout expérimenté, tout vécu. Quel que fût celui dont il étudiait la vie, philosophe, poète, orateur, ministre ou guerrier, cet homme n’avait pas eu une émotion, une aventure que lui, Lamartine, n’eût ressentie ou traversée. Tout lui était arrivé, et, quand il l’écrivait, le disait, c’était de la meilleure foi, en homme que les mirages de la fiction attirent, éblouissent, et qui croit aussitôt à la vérité de ce qu’il imagine. Parcourez ses pages sur lord Byron, et naturellement vous y retrouverez le pendant à l’historiette du jeune George Gordon et de Mary Duff. « Je me souviens moi-même d’un violent amour conçu à dix ans pour une bergère de mes montagnes avant de savoir seulement le mot d’amour.