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Page:Revue des Deux Mondes - 1872 - tome 101.djvu/512

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qui s’appelle M. Victor Lefranc, on invoque une loi de l’empire, et si on ne peut avoir des réunions publiques, on aura des réunions privées, on n’en démordra pas, car enfin qu’est-ce qu’une république sans banquets et sans discours, sans évocations des souvenirs de 1792 et sans banalités révolutionnaires ? Les radicaux en sont là, et ils ne voient pas que M. Victor Lefranc leur avait rendu un service signalé en leur fournissant le prétexte de se taire, de rester tranquilles. M. Gambetta, qui n’est pas le moins embarrassé des radicaux et qui se laisse traîner à leur suite sous prétexte qu’il se croit leur chef, M. Gambetta remue d’une main légère dans ses lettres tous ces souvenirs, toutes ces dates du 10 août, du 22 septembre 1792. Malheureusement entre le 10 août et le 22 septembre il y a les massacres du 2 et du 3 septembre, et cette république dont on veut fêter la fondation, elle est née dans le sang, elle est restée avec cette tache, dont elle n’a pu se laver, même par la gloire des armes, qu’elle a gardée jusqu’à l’heure où, épuisée d’excès, elle est tombée sous le talon d’un despote préparé par elle. Si ce sont là les traditions qu’on prétend invoquer, auxquelles on prétend rattacher l’ère nouvelle, ce sera bientôt fait : la révolution produira ses conséquences naturelles. Les chefs du radicalisme ne songent pas qu’en dehors même du sentiment patriotique qui devrait leur interdire ces exhumations, ces manifestations bruyantes en présence de l’étranger encore campé sur notre sol, ils devraient être retenus par un sentiment de prudence dans l’intérêt de cette république dont ils ont la prétention d’être les gardiens privilégiés. La république, elle n’a pas tant à craindre pour le moment ses ennemis que ses prétendus amis, et sa meilleure chance est d’avoir pour adversaires ceux qui la font consister dans l’agitation en permanence et dans l’évocation perpétuelle des souvenirs les plus sinistres de l’histoire. La France n’en est point à subir ces tyrannies. Avec la république, si l’on sait en faire la protectrice de tous les intérêts, ou sans la république, si on rend ce régime impossible, elle se sent assez forte pour se relever, pour reprendre son rang dans le monde, pour démentir au besoin les pronostics de découragement. La France ne reste point, autant que le dit le général Trochu dans un mouvement d’humeur chagrine, « au fond du vieux sillon. » Elle a beaucoup à faire, il est vrai, c’est là ce qu’il faut lui redire sans cesse ; mais plus d’une fois dans le cours de son histoire elle s’est relevée de désastres qui étaient presque aussi grands, et après s’être momentanément éclipsée elle reparaissait avec un éclat nouveau, avec honneur pour elle et avec avantage pour tout le monde, même pour ceux qui l’avaient abandonnée dans le malheur.

Quant au moment présent, la France n’est et ne peut être d’aucune fête, pas plus des fêtes démocratiques d’un radicalisme trop oublieux de notre situation que des fêtes impériales et diplomatiques qui viennent de se dérouler à Berlin. Tout est donc fini, elle a donc eu lieu cette en-