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Page:Revue des Deux Mondes - 1872 - tome 101.djvu/501

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pas sur Francesco. Vous êtes assez nombreux pour le cerner. Prenez-le vivant. »

— Eh bien ? demanda le Gascon au brigadier muet de stupeur.

— A vos postes! répondit celui-ci d’un ton de fureur concentrée. Rien n’est changé; seulement vous êtes trois. Arrangez-vous.

Les gendarmes s’éloignèrent au pas accéléré. — Quant à vous, mon lieutenant, ajouta le brigadier en me saisissant par le bras, il est inutile de vous exposer. Filez tout droit; à deux minutes d’ici, vous trouverez une hutte de douaniers. Attendez-moi là.

J’obéis, mais je m’arrêtai à courte distance pour observer Trickball. Je le vis déboucler lentement sa giberne. Il fit le geste d’un homme accablé, et, prenant toutes ses cartouches, il les jeta dans une profonde excavation; puis il ôta les capsules de sa carabine, qu’il mit en bandoulière, et, sifflant Fortuno, il se dirigea vers le troisième sentier.

Je m’étais blotti entre deux blocs de granit, à dix mètres d’un chemin tortueux côtoyé par une large crevasse. Autant que j’en pouvais juger, ce chemin devait être l’un de ceux qui aboutissaient à la ferme Santa-Pol. En effet, en cherchant des yeux, je découvris au-dessous de moi Trickball couché à plat ventre derrière un tronc d’arbre. Au moment où le soleil flamboya derrière le col Saint-Jean, un caillou roula par petits bonds sur la pente rapide du sentier inondé de lumière, et un joyeux refrain emporté par la brise vint frapper mes oreilles. Un homme coiffé du bonnet montagnard et portant un bâton ferré passa en sifflant le vieil air espagnol ;

Yo que soy contrabandista.

Presque au même instant, une voix tonnante cria : — Pille! Fortune ! pille !

Involontairement je me dressai hors de ma cachette. J’ignore si l’homme m’aperçut. Il remontait le sentier en courant plus vite qu’un chevreuil. Fortuno arrivait à fond de train. L’homme hésita une seconde. D’un côté la crevasse, de l’autre une muraille à pic. L’homme sauta sur une saillie de la roche, d’une main se cramponna aux arêtes et de l’autre fit le moulinet avec son bâton. Fortuno se rasa et bondit en rugissant. J’entendis le bruit sec que fait une boîte osseuse qui éclate, et le mâtin roula, le crâne brisé, au fond de la crevasse. L’homme lâcha son bâton et grimpa le long du granit plus lestement que n’aurait fait un chat; mais, en se posant sur le sommet, son genou glissa. II perdit l’équilibre et resta accroché par les ongles. En même temps, Trickball parut au détour de la route, et je vis ses doigts se crisper autour de son arme inutile. L’homme, par un prodigieux effort, se rétablit sur la paume