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Page:Revue des Deux Mondes - 1872 - tome 101.djvu/446

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Mon cœur se brisera; mais, si vous me dites: Partez! je partirai. Rappelez-vous seulement qu’en prononçant ce mot vous vouez un être humain à une douleur amère et éternelle, à des regrets indicibles, à un désespoir que la mort seule apaisera! Cécile, vous que j’ai tant aimée, réfléchissez bien avant de me condamner à cet atroce martyre.

Elle le regarda très tristement, mais son visage conserva une Expression dure et froide, et ses lèvres laissèrent tomber lentement ces cruelles paroles : — Partez, je le veux. Votre présence ne sert qu’à nous faire souffrir tous deux. Ne revenez jamais, ou je fuirai la maison où j’ai trouvé une heureuse retraite, et j’irai chercher asile ailleurs.

Houston chancela; le cœur lui manquait. — Ainsi vous me chassez... Tous mes efforts, toutes mes souffrances, aboutissent à ce froid « partez ! » Ma femme, — avant de vous quitter pour toujours, je veux vous donner une fois ce nom chéri, — ma femme, ne me direz-vous pas un mot affectueux, un seul, que j’emporterai comme un trésor dans les pays lointains? Ne me donnerez-vous pas un baiser, le premier et le dernier, dont le souvenir calmera ma souffrance dans les heures d’amertume et de découragement?

il l’attira et voulut l’embrasser. Cécile tressaillit et se rejeta vivement en arrière, les yeux étincelans. — Non! non! j’ai pris Dieu à témoin que vous n’obtiendriez jamais de moi ni une parole ni un gage d’amour; si je manquais à mon serment, la malédiction divine tomberait sur ma tête.

— Voilà donc mon sort!.. C’est pour cela que j’ai vécu! Adieu! le jour viendra où vous saurez la profondeur de mon amour, mais nous ne nous reverrons pas,... j’en ai le pressentiment,... et, quand la pitié pénétrera dans votre cœur, je serai loin, et je ne saurai jamais que vous ayez eu une bonne pensée pour moi.

Il pressa les mains de Cécile sur son cœur avec passion, puis il prit une branche de verveine qui était restée suspendue à sa robe, et il sortit lentement en la regardant une dernière fois. Le hasard l’avait amené au château du marquis de Lenington; deux jours plus tard, il voguait vers l’Amérique.

Quand il fut sorti, Cécile se laissa tomber à terre, et se mit à réfléchir à ce qui venait de se passer. Elle sentait qu’elle avait été dure. Les cheveux blanchis de Houston, son visage amaigri, attestaient de vives souffrances. Cécile s’avouait qu’elle s’était mal conduite, mais elle n’avait pas le courage de réparer ses torts.

Quelque temps après, elle reçut avis qu’avant de partir le colonel avait laissé des instructions à son homme d’affaires pour que sa femme ne manquât de rien et qu’il avait fait un testament en sa faveur. La marquise de Lenington profita de cette occasion pour