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Page:Revue des Deux Mondes - 1872 - tome 101.djvu/429

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où j’ai toujours été traitée avec autant de respect que de bienveillance. Vous pouvez vous dispenser de me reconduire à ma place. — Elle prit le bras d’un officier de sa connaissance qu’elle aperçut à quelques pas d’elle, et s’éloigna, laissant le colonel pétrifié. Il s’était amusé à la taquiner pour se donner le plaisir de voir ses beaux yeux étinceler de colère, mais il était à cent lieues de vouloir se brouiller avec elle. Ses plans avaient changé depuis une demi-heure. Loin de songer à renvoyer miss Levestone du régiment, il n’avait plus qu’un but, celui d’obtenir un de ses doux regards, un de ses séduisans sourires, et il se demandait ce qui avait pu provoquer cette explosion. Est-ce qu’Anstruther?.. Houston se mordit la moustache; gare à celui qui voudrait s’interposer entre lui et cette petite fée! Ce n’est pas qu’il l’aimât : il la trouvait belle, il était accoutumé à se faire adorer des femmes ; il fit serment que cette fière enfant serait bientôt à ses pieds, et il sourit méchamment en pensant au plaisir qu’il aurait alors à se moquer d’elle.

Le 16e dragons fut envoyé en garnison à Dublin. Le colonel Houston ne tarda pas à se rendre fort impopulaire au régiment. Les officiers le détestaient d’abord à cause de sa conduite à l’égard de leur reine, ensuite parce qu’il se montrait vis-à-vis d’eux dur, despotique et cassant. Le capitaine Anstruther servait particulièrement de point de mire à ses sarcasmes. Houston s’était évidemment promis de lui rendre la vie si insupportable que Gérald prît le parti de changer de régiment, et le capitaine l’aurait certainement fait sans le lien puissant qui l’attachait au 16e dragons. Toutes les fatigues, toutes les corvées, étaient pour lui, et il ne recueillait pour fruit de ses peines que les plus injustes reproches; en dehors même du service, il ne pouvait ouvrir la bouche sans s’attirer une observation aigre de la part du colonel. Il restait néanmoins incapable de s’arracher aux lieux où respirait Cécile. Lorsqu’il venait au thé de la reine, il lui adressait à peine la parole, mais il ne la quittait pas des yeux ; Cécile le sentait, le colonel le remarquait, et sa haine s’augmentait.

Dans tout le régiment, une seule personne prenait le parti de Houston; cette personne, c’était miss Levestone. La première fois qu’elle avait rencontré le colonel après la scène du bal, il était venu droit à elle; il s’était excusé en fort bons termes, et il avait sollicité son pardon d’un air si humble, si contrit, qu’après un moment d’hésitation Cécile le lui avait accordé. Il se montra dès lors aussi respectueux qu’empressé, et il devint un des habitués les plus assidus du thé quotidien de Cécile, qui commença presque à l’aimer, n est vrai qu’elle ignorait les tracas que son nouvel ami suscitait à Gérald. De son côté, Houston, qui poursuivait son plan de cam-