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Page:Revue des Deux Mondes - 1872 - tome 101.djvu/424

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compromettre Villars, en protestant de son innocence et faisant appel à la confiance que devait inspirer au capitaine toute sa vie passée. il resta sourd à ses supplications. — Assez! dit-il; à quoi bon me torturer? Vous avez deviné depuis longtemps que je vous aime; mais cela ne vous servira de rien. Oui, j’ai la faiblesse de vous aimer, la faiblesse de ne pouvoir me soustraire à votre fascination : je ne suis pas si crédule que vous le pensez. Aucune explication ne ferait que ce qui est ne soit pas, et je ne veux pas vous pousser à mentir inutilement.

— Vous êtes bien dur! Vous m’avez dit que vous m’aimiez; je peux vous avouer maintenant que je vous aime;... du reste vous le savez aussi bien que moi. Comment n’avez-vous pas assez de confiance pour croire que vous avez pu vous laisser induire en erreur par une phrase mal entendue? Pensez-vous, continua-t-elle fièrement, que je voudrais devoir votre amour à un mensonge?

— Assez ! je ne supporterai jamais que personne parle irrespectueusement de vous ; je vous défendrai toujours, même lorsque je croirai que vous avez tort ; quant à vous estimer comme autrefois, je ne le puis plus. Oh! Cécile, pourquoi m’avez-vous sauvé de la mort, si c’était pour me rendre la vie si amère ?

De grosses larmes coulaient lentement sur les joues de la jeune fi]le, — Capitaine Anstruther, ne parlons plus de ces choses. Je vous ai supplié de m’accorder un peu de justice ou d’affection; cela ne m’arrivera plus. Vous regrettez que je vous aie sauvé la vie. De tels regrets sont rares en vérité, et je n’oublierai jamais que j’ai été assez malheureuse pour provoquer une si grande ingratitude. — Cécile se leva et alla s’enfermer dans sa cabine; assise à terre, elle sanglota amèrement pendant longtemps.

Plusieurs jours se passèrent sans amener de changement dans la position respective de nos personnages. Cécile évitait Anstruther et passait la plus grande partie de son temps avec Villars, ce qui n’était pas fait pour calmer la jalousie du capitaine.

Un soir, une tempête violente éclata. Cécile, qui s’était réfugiée dans sa cabine, entendit frapper à la porte. Elle se leva en chancelant pour ouvrir, et se trouva face à face avec Gérald. La surprise de la jeune fille fut si grande, qu’elle fit un brusque mouvement en arrière. Anstruther, croyant que le roulis du vaisseau lui faisait perdre l’équilibre, passa le bras autour de sa taille pour la soutenir. Le cœur de Cécile battit violemment. Elle ne doutait pas que le navire ne fût perdu, et que Gérald ne fût venu lui dire adieu; elle éprouvait une envie ardente de poser sa tête sur son épaule et de lui dire qu’elle était prête à tout oublier, qu’elle ne regrettait pas la vie, pourvu qu’il la crût innocente. Elle se contint cependant, et elle attendit qu’il parlât.