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Page:Revue des Deux Mondes - 1872 - tome 101.djvu/418

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tite personne pétulante et malicieuse un tel parfum d’innocence et d’honnêteté, qu’elle n’inspirait pas moins de respect que d’affection, et que le plus écervelé des étourneaux qui l’entouraient perpétuellement ne se serait jamais permis en sa présence une parole hasardée. On savait que la plus légère offense aurait pour résultat de faire exclure le coupable de l’intimité de Cécile, et plus d’un s’éprit follement de cette beauté radieuse qui dissimula soigneusement ses sentimens dans la crainte d’être banni du petit lever de la reine.

On appelait le lever de la reine un thé que miss Levestone donnait chaque jour à cinq heures, et qui était suivi très assidûment par tout l’état-major du 16e dragons. Il peut sembler étonnant au premier abord que la bonne harmonie subsistât dans une cour si nombreuse. Ce miracle venait de ce que Cécile, ayant pris tout à fait au sérieux son rôle de souveraine, avait accepté les devoirs comme les privilèges de sa position. Tous les dragons du régiment étaient ses très humbles sujets, et il ne lui venait même pas à l’esprit qu’on pût résister à un de ses décrets; en échange de leur soumission, elle estimait qu’elle leur devait une impartiale répartition de ses faveurs, et elle s’était fait une loi de ne jamais témoigner de préférence à un de ses courtisans au détriment des autres. Elle distribuait donc à la ronde ses brillans sourires, tenant la balance si égale que personne n’avait le droit de se prétendre moins bien traité que son voisin. L’heureuse ignorance de Cécile lui rendait l’équité facile. Elle était arrivée à l’âge de seize ans sans savoir ce que c’est que l’amour, et, incapable de lire dans son cœur, elle croyait de très bonne foi aimer tous ses camarades de la même manière. Elle ne se doutait pas que ce qu’elle ressentait pour son vieil ami Gérald n’était pas du tout la même chose que ce qu’elle éprouvait pour son parrain le colonel. Peut-être Anstruther s’en serait-il douté avant elle, s’il avait eu la libre disposition de ses facultés; mais il était passionnément amoureux et passionnément jaloux par-dessus le marché, et, au lieu de jouir en paix des sourires qui lui revenaient, il passait son temps à maugréer de ce que les autres en avaient aussi leur part, sans s’apercevoir que les siens avaient une douceur particulière.

Un accident de chasse, à la suite duquel Anstruther demeura plusieurs semaines cloué sur son lit, aurait dû lui ouvrir les yeux, car en cette occasion Cécile s’était jetée au-devant d’un sanglier, pour sauver son ami, avec une hardiesse surprenante de la part d’une jeune fille. Soit défiance naturelle aux amoureux, soit excès de modestie, Gérald ne tirade cette aventure aucune induction favorable. II employa son temps de réclusion à se tourmenter ingénieusement. Tantôt il se représentait Cécile prêtant une oreille complaisante aux sots propos de quelque écervelé; tantôt il repassait dans son