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Page:Revue des Deux Mondes - 1872 - tome 101.djvu/39

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LETTRES D’UN MARIN.

min de Versailles, la maussaderie générale de tous les hommes qui prennent part aux affaires, soit du geste ou de la voix. Je vous dirais bien à quoi tient la mauvaise humeur répandue partout ; c’est que personne n’est plus à sa place, personne ne fait ce qu’il voudrait, désirerait ou aimerait faire. Venez, quoi que vous en ayez, faites comme tout le monde la moue et grondez, c’est bien porté. À jeudi donc, et tâchez de ne pas trop vous fatiguer. On nous dit qu’à La Teste le choléra fait des ravages : ce n’est pas loin de Bordeaux ; ainsi, pour la sécurité de la vie, vous serez mieux à Paris que sur les bords de la Gironde. Après tout, que perdez-vous à revenir ? Hors le soin de votre santé, qui vous rendait congénial le climat du midi, vous perdez quelques beaux jours. C’est beaucoup dans la vie, mais enfin les beaux jours reviennent avec le printemps. M. de La Grange aurait profité sans doute de son séjour forcé à La Grange pour surveiller ses travaux, mais la république réclame tous ses soins.

M. Thiers fait rage sur les affaires de Rome, et ce qui m’amuse, c’est que voilà le Constitutionnel qui déclare la guerre au Journal des Débats. Nous sommes vraiment des Grecs du Bas-Empire. L’assemblée nationale, assez calme dans les premiers jours, commence à s’exaspérer ; en revanche, les esprits s’apaisent, vous serez surprise de la tranquillité qui règne ici. On s’endort complètement sur la parole du général Changarnier.

On voudrait bien se débarrasser du ministère, mais nous l’avons sur les épaules comme le vieillard des Mille et une Nuits. Ils se tiennent tous par la main, on dit même qu’ils ont pris les uns pour les autres une affection très tendre, qu’Odilon Barrot et M. de Falloux mangent à la même écuelle. Vous savez donc quel est le cabinet sous lequel vous aurez le bonheur de faire votre entrée à Paris. À bientôt !


Auteuil, le 23 août 1850.

De quelle politique voulez-vous que je vous parle dans mes lettres ? Ne savez-vous donc pas qu’il n’y en a plus ? Tout est envolé avec l’assemblée et avec le président. Il n’y en avait déjà plus quand ils étaient réunis ; ne croyez-vous pas qu’il puisse y en avoir maintenant que chacun vagabonde de son côté ! Si vous voulez absolument que je tâte le pouls à l’opinion publique, ce que vous pouvez faire tout aussi bien que moi, je vous dirai que le président a pu voir dans son voyage qu’il n’y a pas dans ce pays matière à coups d’état, — il faut, bon gré, mal gré, qu’il reste M. Bonaparte, — qu’on le renverra à ses choux dans dix-huit mois, que la république se fonde, et que nous y sommes rivés. Envers et contre tous,