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Page:Revue des Deux Mondes - 1872 - tome 101.djvu/35

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LETTRES D’UN MARIN.

fallait bien nous y attendre : quand on a vécu soixante-dix-huit ans, on devrait considérer chaque jour comme un jour de grâce. Ce qui m’étonne, c’est qu’on ne veuille pas se décider à faire entrer la mort dans les conditions de l’existence, à ce point que, lorsqu’elle nous atteint, on est tout surpris. Du reste, je remarque que personne n’est indispensable en ce monde, et j’admire combien facilement on trouve à remplacer les hommes qui paraissent le plus nécessaires ; les choses n’en vont pas mieux pour cela, mais elles vont. J’ai laissé ma pauvre vieille mère aussi bien que possible ; un souffle peut me l’enlever, et pourtant j’espère la conserver encore quelques années. Malgré tous mes raisonnemens sur la nécessité de mourir, bien que je me sois dit depuis vingt ans qu’il fallait me préparer à la perdre, quand on m’alarma sur son existence, j’en ressentis une secousse qui retentit jusqu’au fond de mes entrailles et qui me glaça le cœur. J’eus beau chercher à écarter cette préoccupation, j’en étais comme étouffé. À quoi bon philosopher, si dès le moment où l’on se trouve en face des malheurs de la vie on perd sur-le-champ contenance et courage ?

On continue à vivre ici dans une parfaite quiétude, comme si tous les dangers qui menaçaient la société il y a quatre mois étaient entièrement dissipés. Le fait est que tout repose en ce moment sur la force militaire et sur l’usage intelligent que le général Changarnier paraît disposé à en faire. On ne parle que de l’affaire de Rome, comme si c’était quelque chose de sérieux. Eh ! que nous importe au fond que le pape octroie ou n’octroie pas les garanties de liberté qu’on exige de lui ? En supposant qu’on nous donne toute satisfaction, que notre armée revienne en France, en serons-nous moins en présence de notre lutte intérieure ? C’est là qu’est le danger, là qu’il y aura une grande bataille…

Ne me demandez pas de nouvelles, il n’y en a point. Falloux ne veut pas quitter le ministère, de sorte que nul changement n’aura lieu. Passy dit à ses collègues : Mes lois de finances alarment le pays, et vous voulez me sacrifier. C’est de votre aveu que je les ai présentées ; prenez-en l’endos tout aussi bien que moi : elles ont été discutées en conseil. — On met ici sur le compte du choléra tous les cas de mort subite arrivés soit naturellement comme dans les autres années, soit par maladresse des médecins, qui sont enchantés d’avoir ce manteau pour couvrir leur ignorance ; mais, soyez tranquille, il n’y a plus de danger.


Auteuil, le 21 septembre 1849.

Tout dort ici ; Paris semble plongé dans une sorte de léthargie. Rien ne remue l’attention publique, on ne s’émeut guère ; on vous