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Page:Revue des Deux Mondes - 1872 - tome 101.djvu/335

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habiles à exalter un enthousiasme irréfléchi ou des colères ardentes. Abusant des citations bibliques, des interprétations arbitraires et surtout des invectives contre la superstition romaine, ils se donnaient tour à tour pour des inspirés ou de profonds docteurs. C’était chez eux à qui renchérirait en fait de réformes et de retour à l’Écriture sainte, de menaces de damnation et de promesses de félicité future. Les fidèles qui se pressaient à leurs sermons et dévoraient leurs écrits, une fois l’esprit rempli de ces déclamations théologiques ou de ces mystiques spéculations, finissaient par s’imaginer qu’eux aussi étaient aptes à décider entre les systèmes qui se disputaient leur foi : au lieu d’un concile œcuménique, on avait une foule de synodes qui prétendaient chacun à l’infaillibilité et anathématisaient ceux qui se permettaient de contredire leurs arrêts. Aussi là où la réforme, cessant de s’élaborer par le concours d’hommes que leur moralité et leur science appelaient à être les guides des âmes qui s’étaient détachées du catholicisme, fut livrée aux suffrages populaires d’une cité, aux décisions d’un amas de fanatiques ou d’enthousiastes, dégénéra-t-elle en une licence religieuse qui n’aboutit qu’au dévergondage de la foi et qu’aux plus folles aberrations de l’esprit.

Ces masses, dépourvues des aptitudes nécessaires pour connaître des matières théologiques, se laissaient conduire par le premier novateur venu qui les avait séduites de sa parole et de ses prophéties. On voyait donc se produire alors tous les abus et tous les dangers signalés de nos jours dans l’intervention de l’élection populaire appliquée au choix des magistrats et des fonctionnaires, ou dans l’usage du mandat impératif. Le pouvoir laïque usurpait sur les droits de l’église après que l’église avait usurpé sur ceux de la société civile. Les pasteurs, auparavant désignés par un pouvoir qui trafiquait des bénéfices et dépravait les consciences, étaient maintenant élus par ceux qu’ils devaient instruire et diriger, autrement dit les ignorans et les vicieux prononçaient sur la question de savoir quel était le plus vertueux et le plus savant. De là résultait que quiconque aspirait au gouvernement spirituel d’un troupeau, au crédit et à l’autorité que donnait le saint ministère, cherchait avant tout à gagner la faveur de ses futures ouailles, flattait leurs tendances et leurs préjugés, et composait souvent avec des passions qu’il aurait dû combattre. Les confessions de foi et les liturgies reflétaient tout naturellement les sentimens dont la multitude était animée. Cette conduite n’a point été rare chez les missionnaires de la réforme, enfans perdus de l’armée protestante, et elle est encore aux États-Unis celle des pasteurs de plus d’une congrégation religieuse. En présence d’un peuple avide de changemens dans le culte,