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Page:Revue des Deux Mondes - 1872 - tome 101.djvu/318

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rieuse se précipite dans les demeures des anti-anabaptistes, que l’on chasse brutalement de chez eux sans leur permettre d’emporter de quoi subvenir à leurs plus pressans besoins. Femmes, enfans, vieillards, sont impitoyablement jetés hors des murs, et cela en un de ces jours d’hiver où la froidure glace les membres, où la neige est amoncelée sur le sol. Bien des malheureux n’eurent pas même le temps de se vêtir, et on vit errer en proie au plus sombre désespoir tout ce que Münster renfermait encore d’honnête et de respectable.

Mathys était investi d’une dictature spirituelle et d’une autorité presque sans limites, car il parlait au nom de Dieu, et ses décisions étaient dès lors réputées infaillibles. Ce peuple, naguère en révolte constante contre des magistrats exécuteurs d’une loi consacrée par la tradition et consentie par ce qu’il y avait de plus éclairé, obéissait aveuglément à un homme qui donnait toutes ses fantaisies pour des ordres d’en haut, — inconséquence qui serait inexplicable, si l’on ne savait pas qu’en retour de cet esclavage le peuple comptait pouvoir impunément satisfaire ses appétits brutaux et opprimer les riches. Les gildes pouvaient maintenant en toute liberté assouvir leur ressentiment contre le clergé et s’en partager les dépouilles. Les meubles des exilés sont saisis; on porte à la chancellerie tout ce que l’on trouve dans les maisons dont les propriétaires viennent d’être expulsés, et le prophète désigne sept diacres pour distribuer cet amas de richesses à chacun selon ses besoins.

La victoire de l’anabaptisme à Münster fut le signal d’une recrudescence de ses doctrines dans les Pays-Bas, dans la Westphalie et en différentes villes de l’Allemagne. On put alors constater l’existence des frères dans une foule de villes où elle s’était auparavant dissimulée. On avait eu beau emprisonner et mettre à mort, les sectaires continuaient leur ténébreuse propagande, qui trouvait désormais un centre dans la cité westphalienne. Non-seulement dans la Frise, la Hollande, l’Over-Yssel, la Gueldres et le Brabant, des communautés assez nombreuses s’étaient constituées, formant une chaîne presque continue du Holstein à la Zélande; mais la secte comptait des affiliés dans les pays de Liège, dans l’archevêché de Cologne, à Aix-la-Chapelle, à Maestricht, à Wesel comme à Coisfeld, à Hamm, à Osnabrück et dans le comté de la Mark, lesquels, au lieu de prendre le mot d’ordre de Strasbourg, le recevaient de Münster. Amsterdam était un centre pour ces communautés. La Frise en avait un autre à Groningue, et dans le Mecklembourg Wismar renfermait un si grand nombre de sectaires, qu’il fut sur le point de devenir un second Münster.

Mathys voulut s’assurer l’alliance de tous ces coreligionnaires du