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Page:Revue des Deux Mondes - 1872 - tome 101.djvu/31

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LETTRES D’UN MARIN.

deux portefeuilles aux mains des carlistes, cela donne l’alarme. On propose alors comme expédient un revirement dans le cabinet : de Falloux passerait aux affaires étrangères en place de Tracy et réciproquement. L’influence carliste se trouverait par ce moyen un peu amoindrie. Pendant que les chefs s’agitent dans ce misérable bourbier, la propagande antisociale chemine sourdement et gangrène la classe ouvrière. Ce n’est point une appréhension, nous nous ferions en vain illusion, les ouvriers regardent la guerre comme déclarée et préparent leurs armes avec un vif sentiment de vengeance.

Ainsi votre La Grange est charmant ; la Gironde caresse doucement vos rives ; vos fleurs sont éclatantes. Eh bien ! je dois me borner à voir tout cela en rêve ; je n’irai point en Anjou, c’est décidé. Il est clair que je n’ai pas eu un instant la pensée de me rendre dans les Pyrénées.

Ces niaises affaires du ministère vous assomment ; elles marchent cependant. Il a fallu que M. Rullière prît un instant l’intérim du portefeuille de la marine pour que j’obtinsse enfin une signature, car arracher de ce vizir fainéant nommé Tracy qu’il apparaisse un instant à son divan, c’est chose presque impossible. Il ne me reste plus que l’expédition dans les bureaux et au trésor. Vous voyez que je ne suis encore qu’à mi-chemin ; mais tout finit pourtant dans ce monde.

Votre lettre vient de m’arriver. Quant au choléra, je suis obligé de vous dire qu’il y a trois jours une sorte de recrudescence nous a pris : il est mort 200 personnes ; les jours suivans, le chiffre a constamment diminué jusqu’à 60 et 40. C’est l’effet de quelques jours de chaleur soudainement reparue.

Je reviens à la politique : avec Passy sauteraient Tracy et La Crosse. — Je suis impatienté d’être retenu par des bagatelles. Ma pauvre vieille mère m’attend, et je sens au fond du cœur un grand besoin de l’embrasser encore une fois. Je ne sais pourquoi les larmes me montent aux yeux ; comme si je pressentais que ce sont mes adieux que j’irai lui faire.


Vendredi, 25 août 1849.

Ce n’est que dans dix jours que je pourrai recevoir le mandat de solde de ce qui m’est dû en arriéré ; au moins est-ce une affaire faite, et, comme je n’ai pas rigoureusement besoin d’argent, je puis laisser là le mandat et courir chez ma mère. J’ai eu avant-hier à dîner Armand Bertin et Génie : c’était, vous pouvez le penser, une réunion de souvenirs ; mais pas la moindre nouvelle que je puisse vous mander. Je crois que ce pauvre Génie cherche une position : il