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Page:Revue des Deux Mondes - 1872 - tome 101.djvu/309

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dignités de ses ennemis, il remporterait sur eux, par l’appui de deux rois chrétiens, une éclatante victoire. Strasbourg serait la ville des élus qui arborerait l’étendard de la justice ; 140, 000 guerriers s’y armeraient de l’esprit qui remplit les douze apôtres le jour de la Pentecôte, après quoi le véritable évangile serait reçu dans tout l’univers, le véritable baptême administré à tous les hommes. Élie et Énoch devaient reparaître, comme il avait été promis, pour témoigner de la venue du Seigneur, et la flamme qui s’échapperait de leur bouche consumerait tous ses ennemis.

Ces prédictions étaient annoncées comme devant s’accomplir en 1533, et l’on était à la fin de 1532. Aussi Hofmann assurait-il que le cinquième ange avait déjà achevé sa mission, et que l’été prochain les deux derniers s’acquitteraient de la leur. Alors aurait lieu la consommation des siècles. Ces prophéties, débitées d’un ton d’incroyable assurance et avec un accent de conviction profonde, tenaient les sectaires dans un état d’exaltation et d’émotion qui ne permettait plus le silence. Leur maître redoublait d’ailleurs d’activité pour échauffer et fortifier leur foi, prêchant, écrivant sans cesse ; le temps est venu, disait-il, de parler haut, et on ne doit avoir nul souci d’une mort dont on serait bientôt ressuscité. Ce qui confirmait les anabaptistes dans la croyance à ces folles prophéties, c’est que l’événement avait donné un commencement de réalisation à la prédiction de l’un d’entre eux. Quand Hofmann quitta l’Ostfrise, un vieillard saisi d’une soudaine inspiration avait annoncé que cet apôtre rentrerait dans Strasbourg, qu’il y serait emprisonné, demeurerait six mois captif, et qu’ensuite l’évangile se répandrait dans tout l’univers. Hofmann était en effet rentré dans la cité alsacienne, et, comme je l’ai dit, il y avait été arrêté, enfermé dans un donjon. Les fidèles attendaient donc avec confiance que les six mois se fussent écoulés ; ils ne doutaient pas que leur doctrine ne fût ensuite portée dans le monde entier, et qu’après cette prédication Jésus-Christ ne vînt en personne régner sur les justes. Bucer avait inutilement fait répandre dans les Pays-Bas une relation écrite en hollandais de ce qui s’était passé au synode de Strasbourg, afin de détromper les melchiorites. Nul d’entre eux ne voulait admettre que Hofmann eût été convaincu d’erreur par ses contradicteurs, qu’il n’eût point terrassé ses adversaires, et les lettres que le prisonnier réussissait à leur faire parvenir neutralisaient tous les efforts du grand théologien de Schelestadt. L’enthousiasme pour le prophète, que devait bientôt frapper la main de celui qui se joue de nos prédictions et de nos espérances, ne fut pas toutefois de longue durée. L’imagination des sectaires se porta promptement ailleurs. Hofmann en prison, la conmunauté strasbourgeoise perdait sa prépondérance. Münster au