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Page:Revue des Deux Mondes - 1872 - tome 101.djvu/303

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seulement l’habitude de l’obéissance, c’était encore moins la routine du métier qui les retenait à leur poste ; ils étaient dominés surtout par l’instinct du patriotisme, d’un patriotisme attristé, mais résigné, résolu, et c’est le général d’Aurelle qui le dit : « l’amour du pays donnait le courage de supporter les blessures de l’amour-propre ; on ne demandait qu’à verser son sang pour venger les humiliations de la France. »

La vérité est que ces malheureux généraux ont été les souffre-douleurs de cette triste époque. On avait besoin d’eux, et on semblait tout faire pour les réduire à une impuissance qu’on leur reprochait. Placés dans la situation la plus pénible, exposés à toutes les défiances, quelquefois aux insultes de la plus vile canaille, tenus en suspicion par le gouvernement lui-même, toujours prêt à les briser, émus du sentiment de leur responsabilité en face de tant de malheurs publics, que pouvaient-ils ? Ce n’étaient pas des hommes de génie, c’est possible. Est-ce que ceux qui avaient la prétention de leur donner des ordres avaient du génie ? « Le public appréciera, » disait un jour M. Gambetta dans uns de ses proclamations, et Mme Sand [1], dans des pages qu’on n’a pas oubliées, répondait spirituellement : « Le public ! C’est ainsi que ce jeune avocat parle à la France ! Il a voulu dire : La cour appréciera ; il se croit à l’audience ! » Eh bien ! il faut que ce procès se vide devant le pays, que les responsabilités se précisent : les faits sont là.

Qui est responsable des désastres de cette campagne d’Orléans, de cette armée de la Loire ? Sans doute il y a toujours un premier coupable, celui qui a conduit la France à cette situation, où, après deux mois de guerre, elle pouvait à peine retrouver une armée. Il y a d’autres responsables, ce sont ceux qui ont tout compromis non pas par absence de patriotisme et de bonne volonté, si l’on veut, mais par présomption, par incapacité et par ignorance. Il y a une autre responsable enfin, c’est cette tourbe de démagogues dont M. de Freycinet ne s’occupait pas, j’en conviens, que M. Gambetta aurait craint de blesser, et qui, au moment où la patrie sombrait, passaient leur temps à faire des manifestations loin de l’ennemi pour réclamer « la révocation de tous les généraux, la subordination de l’élément militaire à l’élément civil ; » c’est cette bande de faméliques agitateurs qui, s’il y a une justice au monde, doivent rester à jamais honnis devant la conscience nationale pour avoir cherché le triomphe de leurs convoitises, de leurs vanités, de leurs intérêts, même de leurs idées, s’ils en ont, — lorsque la France, notre mère à tous, était dans le deuil, en proie à l’invasion étrangère.


Charles de Mazade.

  1. Voir ces pages d’une si sincère éloquence dans la Revue du 15 mars 1871.