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Page:Revue des Deux Mondes - 1872 - tome 101.djvu/273

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de la guerre, même un délégué du ministre, il n’y avait point, à proprement parler, de ministère de la guerre. L’administration se composait de quelques employés qui réunissaient dans leurs mains tous les services, recrutement, formation des corps d’armée, artillerie, transports, approvisionnemens. Il fallait tout improviser au jour le jour en face de l’ennemi, et je ne veux pas dire que dans cette crise de la défense M. Gambetta n’ait rien fait. Il est certain au contraire qu’en arrivant dans un moment où tout paraissait perdu il avait au moins le mérite de ne pas désespérer, de communiquer partout autour de lui un feu nouveau, de raviver dans le pays la passion de la résistance, si bien qu’en quelques jours tout semblait prendre un autre aspect. Malheureusement M. Gambetta avait une activité plus apparente que réelle, plus remuante qu’efficace, et tout ce qu’il faisait, il le marquait du sceau de ses illusions, de sa présomption, de ses intempérances d’avocat, de ses préjugés de parti.

L’erreur de M. Gambetta était de se croire revenu à 1792, de se figurer qu’en parlant le langage ou en employant quelques-uns des procédés de cette époque, il allait en renouveler les miracles. Sans doute il avait la préoccupation de la défense nationale ; mais il était encore plus préoccupé de la république, à laquelle il subordonnait tout, même la direction de la guerre, même la souveraineté de la France, et il était si complètement enivré de sa dictature qu’il n’écoutait rien, qu’il en venait bientôt à n’être pas plus d’accord avec le gouvernement de Paris, qui l’avait envoyé, qu’avec M. Grévy, qui était pourtant, lui aussi, un républicain, ou avec M. Thiers, dont il redoutait l’influence modératrice. M. Gambetta ne se contentait pas d’être un dictateur politique, il voulait être un dictateur militaire ; il avait la prétention d’inspirer des plans de campagne, de conduire la guerre, et il ne voyait pas qu’en agissant ainsi non-seulement il s’exposait par ignorance à tomber dans des méprises qui ont été la risée du monde, mais de plus il froissait les généraux dans leur dignité, dans leur intelligence, dans le sentiment de leur responsabilité.

Assurément M. Gambetta et son lieutenant, M. de Freycinet, avec l’autorité sans limites dont ils disposaient, auraient pu faire beaucoup : ils n’avaient tout simplement qu’à rester dans leur rôle, à organiser les forces nationales, à préparer les armées, à les approvisionner, en laissant aux chefs militaires le devoir et la responsabilité de l’action ; mais cela ne suffisait pas pour être un Carnot ! Au lieu d’administration, on faisait de la stratégie, on écrivait aux généraux pour leur expliquer comment « trois ou quatre bons chevaux valaient mieux que trois cents médiocres » pour faire des