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Page:Revue des Deux Mondes - 1872 - tome 101.djvu/208

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avec une volupté plus vive. Tout à coup j’en vins à m’accuser de lâcheté et à me dire que ce n’était pas en me berçant seulement de rêves que j’arriverais à mon but. Que faire pourtant? D’Oliveira et sa jeune femme m’aideraient assurément dans mes projets d’établissement et de culture : ils m’avanceraient sans crainte la somme nécessaire à l’achat du terrain que j’aurais choisi; mais comment espérer d’attirer Rita jusqu’à moi, si je restais à Boa-Vista? Une grosse somme d’argent pouvait seule désintéresser da Silva et lui faire céder son esclave; je n’avais que quelques dollars, à peine de quoi vivre pendant quelques jours. En songeant à mon dénûment, je frappais du pied avec fureur le sable du rivage. Courant comme un fou, tantôt je me laissais couvrir par l’écume des flots qui déferaient à mes pieds, tantôt je m’égarais dans la solitude sombre des dunes; puis, revenant à moi, je me dirigeais, brisé par la douleur, harassé de fatigue, vers le point culminant que je m’étais proposé d’atteindre.

J’y arrivai enfin. Quittant la rive, je me mis à monter lentement la falaise, du haut de laquelle je ne devais pas tarder à distinguer, dans la direction de l’est, la lueur blanche et vaporeuse de l’astre naissant. Il me sembla que quelques rochers, en se détachant sous mes pieds et en roulant avec fracas dans la mer, réveillaient sur une falaise voisine les chèvres d’un troupeau que j’avais souvent rencontré dans ces parages. Plusieurs fois j’avais parlé au gardien de ces chèvres, un vieil esclave de da Silva, pauvre noir qui vivait toujours là, brûlé le jour par le soleil, glacé la nuit par le brouillard. Je me mis à le héler pour lui faire, selon ma coutume, l’aumône d’un peu de tabac à fumer. Rien ne répondit; je fus surpris de ne pas entendre la voix rauque et brisée de l’infortuné chevrier, — Il dort probablement, me dis-je, — et, tout entier au spectacle du grandiose lever de lune, je n’y songeai bientôt plus.

Il y avait à peine cinq minutes que la mer et les falaises s’étaient lentement éclairées aux doux rayons de l’astre qui sortait des flots, lorsqu’à cinquante pas de moi un éclair brilla dans la nuit, une détonation épouvantable se fit entendre, et je sentis au même instant, à mon bras gauche, une vive douleur. J’étais blessé; un nuage passa devant mes yeux. Comment ne suis-je pas tombé? Je l’ignore. Ce que je sais, c’est qu’en quelques bonds descendant la falaise où j’étais je courus vers la hauteur voisine, à l’endroit même où j’avais vu briller l’éclair. En moins de temps qu’il n’en faut pour l’écrire, je m’y trouvai au milieu d’un troupeau de chèvres affolées, dont les ombres mouvantes tranchaient en masses noires sur le sable que la lune argentait. Une de ces ombres me parut plus opaque et plus allongée que toutes celles qui m’entouraient; je reconnus le che-