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Page:Revue des Deux Mondes - 1872 - tome 101.djvu/207

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certain de grande salubrité. Je passai quelques délicieuses journées dans ce lieu pittoresque, solitaire, abrité du vent. Sur un espace de quelques mètres, j’enlevai sans beaucoup de fatigue les pierres poreuses qui couvraient la terre végétale. J’ai planté quelques boutures de manioc, de cannes à sucre, et semé également des graines de cotonnier. A l’endroit où je me proposais de creuser la terre pour recevoir l’eau de la source et en faire un réservoir, je mis des semences de grands cocotiers en me disant que, si le ciel et le soleil leur donnaient vie, j’aurais là une oasis délicieuse. Je me promettais de revenir au bout d’un mois voir mes premiers essais de plantation, et, s’ils avaient quelque chance de réussite, d’y faire travailler activement. J’espérais bien trouver dans l’île des gens oisifs, des nègres vagabonds, qui pour quelques poignées de farine de manioc pulvériseraient les blocs de lave dont la grosseur gênerait trop mes cultures. Je me figurais, non sans raison, que toutes ces vallées rocheuses, formées à la suite de gigantesques convulsions terrestres, pourraient être cultivées. Ce sont les hommes qui manquent; lorsqu’on apprend que, sur les deux cent quinze lieues carrées qui forment l’archipel du Cap-Vert, il n’y a que dix mille habitans, on est moins surpris de l’aridité et de la désolation que l’on voit ici. Il faudrait ouvrir jusqu’à la mer de nombreux conduits pour l’écoulement des eaux stagnantes, et alors ce triste pays serait bientôt merveilleusement transformé. Je faisais toutes ces réflexions, je m’abandonnais à tous ces rêves, soutenu par l’espérance obstinée de rendre mon existence possible et d’y associer celle de Rita.

Un soir du mois de mars, j’étais sorti vers les six heures, seul, à pied, avec l’intention de faire une promenade au bord de l’Océan. Je m’étais proposé, si la chaleur me le permettait, d’aller voir un lever de lune sur la mer, du haut d’une falaise distante de Boa-Vista de deux kilomètres environ. A sept heures, la nuit tomba brusquement, comme elle tombe sous les tropiques. Un léger brouillard augmenta bientôt l’intensité de l’ombre, déjà fort grande. Je n’eus plus pour me guider que l’éclat phosphorescent des vagues qui s’étalaient, avec un bruit doux et régulier, en festons mouvans sous mes pieds. Tout en cheminant, je pensais à ma chère Rita : depuis un mois, je n’avais plus eu l’occasion de la voir; elle restait invisible à tous les yeux, même à ceux de Mme d’Oliveira, qui m’avait promis de lui parler en mon nom. Un instant, je m’interrogeai avec inquiétude, me demandant si mon amour pour elle avait faibli. Mon cœur répondit qu’il adorait toujours l’être beau et parfait qui le premier avait précipité ses battemens et lui avait révélé l’amour. Au souvenir des premières émotions éprouvées, je tombais dans une sorte d’ivresse dont je ne m’arrachais que pour m’y jeter