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Page:Revue des Deux Mondes - 1872 - tome 101.djvu/205

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plus vive que dans nos contrées, l’impression est bien moins durable. Pourquoi pleurer aujourd’hui ceux qui s’en vont, lorsque demain, si vous les aimez, la mort vous joint à eux?

Mme d’Oliveira était une nonchalante créole d’une douceur presque exagérée. Entraîné vers elle par une sympathie bien naturelle, je dus lui confesser le secret de mon séjour à Boa-Vista; sans cette confession, comment expliquer ma présence dans l’île? Elle ne vit qu’une folie dans l’attachement profond que j’avais pour Rita. Malgré son bon cœur, l’amour du prochain s’arrête en elle, comme dans le cœur de toutes les femmes créoles, aux personnes de sa condition et de sa race. Pour elle, Marianna d’Oliveira, Rita ne pouvait pas être digne d’inspirer un dévoûment et un sacrifice comme ceux que je m’imposais. Lui parlais-je avec passion de la charité, de la délicatesse, de l’élévation des sentimens de celle qui était mon idole, elle n’osait pas me répondre, car elle voyait que je disais vrai, et ne voulait pas en convenir. — Le père de l’infortunée Rita était Européen comme votre époux, lui disais-je exaspéré; pourquoi mettre la fille d’un Européen et d’une femme noire sur la même ligne qu’une Africaine barbare du Dahomey? — Rien n’eut raison de dona Marianna, ni la bonté vraiment exceptionnelle de son caractère, ni les idées chrétiennes qu’elle avait la prétention de mettre en pratique. Après tout, comment ‘s’étonner de ces préjugés, aussi vieux que les colonies? N’est-ce pas exclusivement dans les possessions catholiques que l’esclavage existe encore?

Un jour, après avoir lu jusqu’à minuit, j’allais m’endormir lorsque j’entendis un bruit de pas légers sous ma fenêtre, et tout aussitôt la chute d’un caillou sur le parquet de ma chambre. La chaleur se faisant déjà sentir à Boa-Vista, j’avais laissé ouverte la fenêtre qui donne sur la plage. Je me levai et je ramassai une pierre autour de laquelle un papier était attaché au moyen d’une fine tresse de cheveux noirs. J’y lus ceci : « Monsieur Christian, un grand danger vous menace. Quittez Boa-Vista dès qu’une occasion de partir se présentera. Rita vous aime. Au nom du ciel, fuyez en Amérique ou dans une île voisine. Si, à la mort de da Sîlva, vos sentimens pour l’enfant esclave sont toujours ce qu’ils sont aujourd’hui, Rita sera à vous. Partez, le consul veut vous tuer. Songez que, dans un pays où il n’y a ni loi ni justice, un étranger a tout à craindre. »

Abandonner Boa-Vista au moment même où j’apprenais que j’étais aimé, c’était demander l’impossible. Qui donc eût protégé celle que j’aimais contre ce da Silva, qui pouvait la forcer à se donner à lui comme maîtresse ou comme femme ? Je fis serment que, s’il n’y avait pas de justice légale aux îles du Cap-Vert, j’en ferais une, mais sommaire, comme elle se pratique en Amérique.