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Page:Revue des Deux Mondes - 1872 - tome 101.djvu/201

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homme en lait caillé, je n’aurais pas été longtemps sans m’en apercevoir. Ton séducteur eût pourri dans un cachot, le calabozo aux esclaves, et toi, avec des fers aux pieds et aux mains, conduite à la côte d’Afrique, je t’aurais fait vendre à un noir de mon choix, à quelqu’un qui m’eût vengé de ton hypocrisie. Pourquoi pleurniches-tu? Aimerais-tu cet amoureux goudronné? Non, puisque tu viens de le confondre et m’engages à le faire partir. C’est ma colère qui t’épouvante? Tranquillise-toi. Dès que cet homme sera hors de ma vue, ma fureur tombera; mais qu’il parte, ou je le tue ! Le navire que j’attends prendra tout de suite à son bord maître Christian, et je ne garderai plus que pour en rire le souvenir de cette sotte histoire. Si tu veux te marier, donzella, il faut que tu attendes la mort de ton vieux maître, car je ne t’échangerais que contre la couronne d’Angleterre; demande à ce va-nu-pieds s’il l’a dans sa poche. La femme que je viens de perdre t’aimait comme sa fille; eût-elle voulu plus que moi te voir quitter la maison? Non, ne le pense pas. Mon deuil fini, les petites créatures délivrées de leurs fièvres, les beaux jours revenus, nous verrons ensemble s’il ne sera pas possible de t’offrir un sort plus doux que celui de devenir la femme d’un matelot.

En entendant ces dernières paroles, Rita regarda le consul comme pour deviner sa pensée; il y avait de la terreur et de l’étonnement dans les grands yeux interrogateurs de la jeune fille; da Silva ne parut ou ne voulut pas s’en apercevoir. Il s’approcha de son esclave, l’embrassa au front, tout en me regardant d’un air railleur. Si je n’avais vu sur les traits de Rita une répulsion bien marquée, un effroi manifeste, je ne puis dire à quel acte de folie désespérée je me fusse livré.

A ce moment, la vieille négresse entra toute tremblante, suivie de deux noirs armés de sabres rouillés. Ces malheureux nègres, minés par la fièvre, avaient dû sortir de leur lit pour me saisir. C’était la « force armée » ridiculement demandée par da Silva, tout ce que Nora avait trouvé d’hommes valides parmi les quinze douaniers qui composent la garnison habituelle de Boa-Vista. Je demandai en haussant les épaules si c’était avec ces moricauds enfiévrés qu’on avait la prétention de me faire arrêter. — Renvoyez, dis-je à da Silva, ces malheureux, que je jetterais par terre d’un revers de ma main, s’ils osaient me toucher. Faites-moi indiquer la maison du vice-consul américain, afin que j’aille me placer sous sa protection; s’il me la refuse, je vivrai bien de pêche jusqu’à l’arrivée du Camoëns. Je puis souffrir les privations, mais jamais la violence. Je ne suis en somme ni Belge, ni Anglais, ni Portugais, je suis Suédois, et je ne vous reconnais absolument aucun droit sur